Le jeune syndicat CGT des bureaux d’études de Paris est un véritable exemple. Il a su dépasser l’éparpillement de syndiqué·es isolé·es dans leurs entreprises et construire du collectif. Son histoire par l’un de ses membres.

À Paris, notre secteur des sociétés d’études (incluant des cabinets de conseil, des cabinets d’avocats, de l’expertise comptable, de l’ingénierie, de l’informatique, des start-up et des grandes entreprises du numérique) représente des dizaines de milliers de salarié·es. C’est un secteur historiquement perçu comme stable, qualifié, parfois « protégé », et souvent soit peu politisé, soit capté par des discours de droite ou managériaux. Pendant longtemps, il a ainsi été considéré comme éloigné des luttes sociales traditionnelles.

Mais cette image ne correspond plus à la réalité. C’est aujourd’hui un secteur frontalement attaqué : intelligence artificielle, délocalisations, sous-traitance, plans de « performance », PSE permanents, intensification du travail et de son contrôle, multiplication des violences sexistes, sexuelles et discriminatoires… Ce qui était présenté comme un secteur moderne et flexible devient un laboratoire de la précarisation des cadres et des salarié·es qualifié·es.

La volonté de s’organiser existe, mais elle est dispersée

Or, face à ces attaques, et contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas un secteur apathique. Nous voyons de plus en plus de salarié·es chercher à comprendre, à s’organiser et à se défendre collectivement. Mais ils et elles le font souvent de manière très fragmentée.

Pour prendre l’exemple de notre syndicat, nous comptons aujourd’hui environ trois cents syndiqué·es actif·ves réparti·es dans cent quatre-vingt entreprises. Cela représente en moyenne moins de deux syndiqué·es par entreprise et, dans la majorité des cas, une seule personne. Les trois quarts travaillent dans des TPE ou PME, souvent sans culture syndicale et parfois sans CSE. Au total, près de neuf cents syndiqué·es sont rattaché·es à notre champ professionnel à Paris.

Autrement dit, la volonté de s’organiser existe, mais elle est dispersée. Ces salarié·es sont aujourd’hui directement rattaché·es à la fédération ou à une union locale. Pour les camarades que nous avons rencontré·es, ce fut souvent synonyme de devoir affronter seul·e la répression syndicale, le harcèlement moral, les licenciements, ou simplement défendre ses collègues. L’isolement fragilise les parcours militants : certain·es quittent leur entreprise, et parfois la CGT.

À cela s’ajoute une rotation importante des salarié·es. Dans notre secteur, il est rare de rester plus de trois ou quatre ans dans la même entreprise. Pour prendre comme exemple les membres de notre commission exécutive, un quart d’entre elles et eux ont changé d’entreprise au cours des six derniers mois. Alors, sans structuration territoriale et professionnelle, cela revient à recommencer de zéro l’implantation syndicale en permanence.

Sans syndicat, on a du mal à exister

C’est à partir de cette réalité que, dès 2024, et avec l’aide de l’Union départementale CGT de Paris, quelques camarades ont commencé à se réunir chaque mois sous la forme d’un collectif sectoriel et territorial. L’objectif était simple : rompre l’isolement, partager les expériences et construire des revendications communes à l’échelle réelle du secteur.

Mais assez rapidement, nous nous sommes rendu compte que la forme du collectif, qui n’a pas d’existence statutaire dans la CGT, atteignait ses limites. Sans syndicat, nous avons du mal à exister pleinement dans la CGT, c’est-à-dire à être entendu·es et à participer à la vie démocratique de l’organisation, notamment dans le cadre des congrès. Et, surtout, nous n’avons aucun moyen financier pour répondre aux besoins concrets des camarades : organiser des formations, accompagner sans budget des élu·es de CSE, ou aider à financer des expertises. La création du syndicat a donc été pour nous une nécessité pratique pour structurer notre secteur, et non pas un choix théorique.

Depuis, nous avons mis plusieurs pôles en place. Nous avons formé un pôle événementiel, pour organiser des afterwork permettant de rassembler les syndiqué·es et leurs collègues pour qu’ils partagent leurs expériences dans leurs entreprises et les solutions aux problèmes qu’ils et elles rencontrent au quotidien. Nous avons aussi créé un groupe d’aide aux syndiqué·es et aux élu·es du CSE, qui accompagne chaque semaine une demi-douzaine de camarades sur des situations de licenciements abusifs, de souffrance au travail, de violences sexistes, sexuelles, LGBTphobes, racistes, islamophobes et antisémites. L’objectif n’est pas seulement d’aider individuellement, mais de transformer ces situations en revendications collectives, en partant des conditions réelles de travail. Côté formation, nous sommes aujourd’hui autonomes pour les sessions d’accueil de deux jours, et nous avons aussi créé des formations-action sur les risques psychosociaux.

Enfin, nous avons construit des liens avec les camarades de Solidaires Informatique Île-de-France, ce qui nous a permis d’organiser une mobilisation en septembre, avec une assemblée générale du secteur réunissant plus de deux cent cinquante personnes, dont beaucoup de non-syndiqué·es. Depuis, nous avons un cortège commun dans les manifestations et menons des actions pour rendre visibles les travailleur·ses de notre secteur.

S’adapter aux transformations du monde du travail

Le syndicat professionnel territorial nous permet de dépasser le périmètre de nos entreprises, où nous sommes souvent isolé·es, et de reconstruire du collectif à l’échelle de notre travail. Jeune syndicat, nous disposons déjà de nombreuses compétences – juridiques, techniques, organisationnelles –, que nous mettons au service de la CGT, des unions locales et de l’Ugict. Avec l’Union départementale et notre fédération, nous voulons poursuivre cette dynamique pour renforcer la syndicalisation et la représentativité de la CGT dans un secteur stratégique pour Paris.

L’expérience du syndicat des sociétés d’études montre qu’organiser des syndiqué·es isolé·es dans leurs entreprises n’est pas un gadget, mais au contraire une nécessité pour adapter la CGT aux transformations actuelles du monde du travail.