Qu’est-ce qui va déboucher du détroit d’Ormuz comme conséquences pour les travailleurs et travailleuses en France ? Nous sommes allés le demander à Laurent Tricot, directeur du cabinet Apex-Isast, qui conseille les élu·es des CSE.
Le Travailleur parisien : Dans quelle mesure la guerre en Iran constitue-t-elle un nouveau choc pétrolier pour la France ?
Laurent Tricot : Selon l’Agence internationale de l’énergie, le conflit déclenché le 28 février 2026 constitue le choc pétrolier le plus important de l’histoire du marché énergétique moderne. Le blocage du détroit d’Ormuz a provoqué une flambée immédiate des cours. Le baril de Brent a culminé à 139 dollars le 7 mars avant de se stabiliser autour de 106-110 dollars fin avril. Le blocus naval américain sur les ports iraniens et les fermetures répétées d’Ormuz maintiennent la perturbation à un niveau structurel. La transmission à l’économie réelle opère par trois canaux : renchérissement des coûts de production dans les secteurs énergo-intensifs, hausse des prix à la consommation, et effet d’incertitude freinant les décisions d’investissement.
Peut-on s’attendre à une inflation durable ? Et quels en seront les effets sur le pouvoir d’achat ?
En deux mois, l’inflation a progressé de + 0,3 % en janvier à 1,7 % en mars 2026, avec une trajectoire encore ascendante. L’État a répondu par un plan de soutien progressivement élargi. Pour les salariés : l’aide « grands rouleurs » a été doublée – de 50 à 100 € – pour couvrir la période avril-août, avec 636 500 demandes déjà enregistrées ; les agents publics bénéficient d’une revalorisation temporaire de 3,2 % de leurs frais de déplacement ; la prime carburant employeur est doublée jusqu’à 600 € et défiscalisée ; le Smic a été revalorisé de 2,41 % au 1er juin (+ 44 € brut/mois). Pour les professionnels : les transporteurs routiers, pêcheurs, agriculteurs et entreprises du BTP bénéficient d’aides spécifiques à la pompe (20 à 35 centimes par litre selon les secteurs). Pour autant, ces mesures restent insuffisantes pour les salariés. L’État a encaissé 270 millions d’euros de recettes fiscales supplémentaires sur les carburants en mars 2026. Seulement une partie a été fléchée vers le financement des aides.
Ce conflit fait-il peser un risque de stagflation ? Et dans quelle mesure la France y est-elle exposée ?
La conjonction d’une croissance atone et d’une inflation caractérise le risque de stagflation. L’Insee table sur une croissance de seulement 0,2 % aux premier et second trimestres 2026. Dans le scénario le plus défavorable de la Banque de France, intégrant un baril à 145 dollars et 60 % des flux d’Ormuz interrompus durablement, la croissance tomberait à 0,3 %, avec une inflation à 3,3 %, soit une situation de stagflation. La BCE se trouve dans une position délicate, toute remontée des taux risquant d’accentuer le ralentissement sans enrayer une inflation d’origine externe.
Quels effets cette guerre peut-elle avoir sur la croissance française et sur l’emploi ?
La Banque de France projette une hausse du chômage à 8 % en 2026, et seulement seize mille créations nettes d’emplois sur l’année. France Travail enregistre un recul de 6,5 % des intentions de recrutement. Des plans de sauvegarde de l’emploi (PSE) et des dispositifs de chômage partiel ont déjà été déclenchés. Leur nombre risque d’augmenter dans les prochaines semaines. L’essentiel des effets sur l’emploi reste attendu au second semestre 2026. Dans ce contexte, les représentants du personnel devraient disposer d’une information complète sur l’exposition de leur entreprise et anticiper les décisions susceptibles d’affecter l’emploi.
Cette guerre peut-elle déboucher sur une accélération de la transition énergétique ou, au contraire, la ralentir ?
La crise peut constituer un accélérateur structurel. Le Conseil européen a réaffirmé la transition énergétique comme « stratégie la plus efficace » pour réduire la dépendance aux hydrocarbures. Le gouvernement a amplifié au 1er juin les aides à l’acquisition de véhicules électriques, et il a mis en place un leasing social de véhicules électriques d’occasion pour les aides à domicile. Toutefois, les pressions immédiates et les divisions entre États membres sur le marché carbone maintiennent un risque réel de reculs stratégiques au profit de solutions fossiles de substitution.
Doit-on anticiper une place croissante des dépenses militaires et un accaparement des ressources au profit de l’IA ?
Cette tendance est déjà observable. Selon des données citées par Les Échos, 30 à 40 % du contenu diffusé dans le cadre du conflit iranien serait généré par intelligence artificielle. Le programme Project Maven du Pentagone pilote une part significative des opérations. Cette militarisation s’accompagne d’une hausse structurelle des budgets de défense, dont la facture globale pour la France est estimée à six milliards d’euros par le Comité d’alerte sur les finances publiques. Les ministères civils sont d’ores et déjà sommés de réduire leurs dotations pour 2027. Cette pression budgétaire constitue une menace directe pour les politiques sociales, les services publics et le financement de la transition industrielle, que les organisations syndicales ont certainement intérêt à porter dans le débat public.