La direction de France Inter a tenté d’imposer comme éditorialiste le directeur adjoint de Valeurs actuelles, journal phare de l’extrême droite. C’était sans compter sans la mobilisation déterminée des salarié·es de Radio France. Récit.

C’est deux jours après leur rentrée radiophonique, le mercredi 26 août, que les journalistes de la rédaction de France Inter ont eu la désagréable surprise d’apprendre par leur directrice, Céline Pigalle, au détour d’une conférence de rédaction, que le nouveau directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, Charles Sapin, allait présenter un éditorial politique hebdomadaire de trois minutes, le dimanche matin à 7 h 42. Cette annonce provoqua tout d’abord la sidération : à aucun moment la rédaction n’avait été consultée sur ce choix de la direction, elle était mise devant le fait accompli et la première chronique en question devait avoir lieu à peine quatre jours plus tard.

La première réaction collective est venue du SNJ-CGT (Syndicat National des Journalistes CGT) qui, rapidement, a publié un communiqué pour demander à la direction de renoncer à cette association de France Inter avec un journal d’extrême droite, condamné deux fois pour « injure publique à caractère raciste » et « provocation à la haine ». Un journal qui a multiplié les unes et les articles empreints de racisme, de sexisme, d’homophobie, ou de négation de faits scientifiques comme le réchauffement climatique. Un journal dont l’un des nouveaux actionnaires, le milliardaire identitaire Pierre-Édouard Stérin, veut œuvrer à la prise du pouvoir par l’extrême droite et affirme qu’il faut « plus de bébés de souche européenne » en France.

Un front uni

Conscients que les tracts ne suffiraient pas à faire reculer une direction qui avait déjà communiqué dans la presse sur le lancement de ce nouveau rendez-vous, instauré sous prétexte de pluralisme, l’ensemble des organisations syndicales de Radio France a dès lors pris le temps de s’organiser pour offrir un front uni et a appelé les salariés à une assemblée générale la semaine suivante en y conviant tou·tes les salarié·es, pas seulement celles et ceux de France Inter ou les seul·es journalistes. Car la question posée par cet éditorial dépassait largement le cadre de la rédaction de France Inter : les radios de service public, dont le cahier des missions et des charges fixé par la loi demande de participer à « la lutte contre les discriminations », de prendre en compte « la diversité des origines et des cultures de la communauté nationale » (article 5-1), pouvaient-elles offrir une tribune, si minime soit-elle, à un journal qui représente l’opposé de ces valeurs démocratiques et républicaines ? Le racisme n’est pas une opinion mais un délit, le service public radiophonique ne pouvait lui offrir une telle caution. L’assemblée générale l’a signifié alors par une motion votée à l’unanimité et a mandaté les syndicats pour déposer un préavis de grève si la direction ne reculait pas.

Enferrée dans sa propre décision, et mesurant sans doute mal la colère qu’elle avait soulevée, la direction a tenté d’éteindre l’incendie naissant par divers moyens : un mail aux salarié·es du directeur éditorial de Radio France, Vincent Meslet, qui inversait la charge et les appelait à rentrer dans le rang sous peine de porter atteinte à l’image de Radio France ; Charles Sapin qui est venu devant la rédaction de France Inter affirmer qu’il avait été embauché à Valeurs actuelles pour en changer la ligne éditoriale – une fable, également soutenue par la directrice de France Inter, Céline Pigalle, qui sera pourtant démentie quelque jours plus tard sur X par celui qui était alors encore directeur de ce journal, Tugdual Denis.

Rien n’y a fait : le dimanche 13 et le lundi 14 septembre, la grève a été très suivie. Sur France Inter, l’antenne a été blanche presque continuellement pendant ces deux journées, empêchant au passage la diffusion de l’éditorial de Charles Sapin. Le lundi, 70 % des journalistes de France Inter en service ce jour-là étaient en grève, les programmes des autres radios nationales de Radio France et du réseau de radios locales Ici étaient également perturbés.

L’affaire s’est répandue dans la presse, les mails de protestation des auditeur·ices, qui soutenaient les salarié·es de Radio France, ont afflué auprès de la médiatrice, et une tribune de soutien signée par trois cents personnalités – artistes, intellectuel·les, chercheur·ses, sportif·ves – est parue dans Le Parisien.

Une direction perméable aux pressions de l’extrême droite

La direction a compris alors qu’elle ne pouvait pas rester sans rien faire face à cette colère qui prenait des proportions qu’elle n’avait pas vu venir. Après plusieurs discussions, elle a mis fin à l’éditorial et proposé de le transformer en débat, avec un·e contradicteur·ice. Cette concession n’a pas vraiment satisfait les salarié·es car, éditorial ou débat, cela restait une tribune et une caution de respectabilité offerte à Valeurs actuelles. Une nouvelle journée de grève se profilait donc pour le lundi 21 septembre quand, deux jours plus tôt, Charles Sapin a décidé de refuser de poursuivre sa collaboration avec France Inter sous la forme d’un débat, mettant ainsi fin lui-même au conflit.

C’est une victoire pour les salarié·es qui se sont mobilisé·es, pour les auditeur·ices et les personnalités qui les ont soutenu·es. La mobilisation a payé. Mais cette affaire a confirmé que la direction de Radio France est malheureusement très perméable aux pressions de l’extrême droite, qui instrumentalise la question du pluralisme pour répandre ses discours de haine dans les médias. Cette mobilisation des salarié·es ne remettait pas en cause le principe même du pluralisme. Ce dernier s’impose à tous les médias audiovisuels et particulièrement à ceux du service public, financés par l’ensemble des citoyens. L’Arcom est censée y veiller et, pour ce qui est de l’équilibre des temps de parole des femmes et des hommes politiques, l’audiovisuel public fait plutôt partie des bons élèves, comparativement à ses concurrents privés. Mais les nouvelles règles de « pluralisme élargi » imposées en 2024par une décision du Conseil d’État, qui demandent un équilibre des sensibilités et des opinions élargi aux différent·es intervenant·es, éditorialistes et invité·es, ne peut conduire à une banalisation des idées de haine et d’exclusion.

La guerre n’est pas finie

Les salarié·es de Radio France sont désormais plus que jamais demandeur·ses d’une discussion sérieuse avec leurs différentes directions sur la façon dont les radios publiques doivent faire vivre sur leurs antennes ce pluralisme élargi, qui se traduit jusque-là de façon insatisfaisante par une multiplication des débats sur des thèmes discutables, favorisant le clash, ou des interventions d’éditorialistes de titres extérieurs, dans un équilibre politique bancal qui écarte trop souvent la gauche de rupture. Malgré cela, c’est parce que l’audiovisuel public demeure à ce jour moins perméable que d’autres médias aux discours de l’extrême droite que celle-ci lui livre une véritable guerre et souhaite même sa privatisation, autrement dit sa mort. Une campagne quasi permanente qui se développe notamment dans les médias du milliardaire Vincent Bolloré et qui s’est aussi exprimée lors de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur l’audiovisuel public, au cours de laquelle le rapporteur UDR Charles-Henri Alloncle n’a pas hésité à manier la calomnie. Concéder un éditorial à Valeurs actuelles, c’était donner un point à l’extrême droite dans cette guerre culturelle. Les attaques ne cesseront pas pour autant et les salarié·es de Radio France savent qu’ils vont devoir continuer à y faire face. Au moins pourront-ils le faire forts de cette mobilisation victorieuse.