Après cinquante-sept jours de grève, les agent·es du Samusocial de Paris ont signé le 18 août un protocole qui acte plusieurs avancées en matière de conditions de travail et ouvre de nouvelles perspectives sur les rémunérations. Une victoire obtenue par la grève, l’occupation, et une convergence entre travailleur·euses, personnes à la rue, associations et soutiens syndicaux.
Le conflit commence au « 115 » de Paris, où les agent·es déplorent quotidiennement la saturation de l’hébergement : toujours plus de personnes qui appellent, et toujours moins de solutions qui leur sont proposées. Début juin, un nouveau cap est franchi : des consignes de l’État tombent concernant les nuitées hôtelières, et 861 personnes doivent être remises à la rue, à charge pour les écoutant·es du 115 d’exécuter la basse besogne. Pour ces derniers·es, c’est le point de rupture : comment accompagner, orienter et mettre à l’abri lorsqu’on leur demande de participer à des remises à la rue ?
Des agent·es alertent la CGT, qui saisit la direction sur les risques psychosociaux et réunit les collègues en assemblée générale. Devant l’absence de réponse à la hauteur, la grève reconductible commence le 23 juin. Elle durera cinquant-sept jours.
Poursuivre la grève et élargir le rapport de force
Très vite, le conflit dépasse le seul 115. Derrière les nouvelles consignes ressortent toutes les difficultés accumulées depuis des années : manque d’effectifs, perte de sens de la fonction, locaux dégradés, réorganisations imposées, pratiques managériales contestées et rémunérations insuffisantes.
Les revendications sont formulées avec les grévistes : augmenter les salaires, reconnaître les métiers, prévenir réellement les risques psychosociaux, évaluer les conséquences des réorganisations, améliorer les locaux, et redonner aux équipes du pouvoir sur l’organisation de leur travail. Et s’exprime également un lien solidaire entre les conditions de travail des agent·es et les droits des personnes accompagnées : une attaque contre les travailleur·ses est aussi une attaque contre les usager·es, et inversement. Exiger de bonnes conditions de travail, c’est défendre la possibilité d’accompagner et de protéger correctement ; défendre les droits des personnes accompagnées, c’est aussi refuser que les agent·es soient contraint·es de travailler dans des conditions qui les empêchent de faire leur métier.
Quand les sans-abri rejoignent le piquet
Le 15 juillet, après plus de trois semaines de grève, des familles et des personnes sans abri, accompagnées notamment par Utopia 56, rejoignent le parvis du siège du Samusocial pour s’y installer et rendre visibles les résultats des politiques d’hébergement. Jusqu’à quatre cent cinquante personnes vont y vivre. Pendant près d’un mois, un même lieu a ainsi réuni piquet de grève des agent·es et occupation des sans-abri.
Cette convergence n’avait rien d’automatique. Il a fallu construire un cadre commun : assemblées générales, remontée des besoins, gestion des difficultés quotidiennes et décisions collectives sur les formes de mobilisation. Mais quelque chose de puissant s’est produit : celles et ceux qui subissent les politiques d’austérité et celles et ceux à qui l’on demande de les appliquer se sont retrouvé·es dans une lutte commune.
Les agent·es revendiquaient les moyens de faire correctement leur travail, les personnes à la rue leur droit à un hébergement digne et pérenne. Une même politique organise la pénurie, attaque travailleur·ses comme personnes précaires, puis demande aux services publics et aux associations d’en gérer les conséquences. Défendre à la fois les conditions de travail et les droits des personnes accompagnées était donc une seule et même bataille.
Une solidarité qui dépasse le Samusocial
À mesure que la lutte s’est prolongée, la solidarité a grandi. Syndicats CGT, militant·es de l’UD de Paris ou du 94, salarié·es d’autres secteurs, associations et collectifs sont venus sur le parvis pour appuyer la grève, soutenir l’occupation et alimenter la caisse de grève. Manifestations, rassemblements et soirées de soutien ont permis de tenir, d’éviter l’isolement. Menée en plein été, la grève aurait pu s’épuiser dans le silence. Au contraire, elle est devenue une bataille politique sur l’hébergement à Paris.
La répression plutôt que des places d’hébergement
Le 6 août, un conseil d’administration extraordinaire est convoqué. Le 11, la préfecture de police ordonne l’évacuation du parvis. La CGT conteste cette décision devant la justice. Le 13, les forces de l’ordre interviennent. Des grévistes sont violemment repoussé·es de leur propre piquet, plusieurs sont blessé·es, alors que les militant·es cherchent à garantir l’accès aux propositions d’hébergement et l’absence de contrôle policier. Une image résume presque le conflit : des agent·es chargé·es de mettre à l’abri sont confronté·es aux forces de l’ordre parce qu’ils et elles refusent que des personnes sans domicile soient dispersées.
L’expulsion va mettre fin à l’occupation du parvis, mais elle ne mettra fin ni à la grève ni à la mobilisation des personnes à la rue, qui se poursuit avec le soutien des grévistes devant la mairie de Paris Centre.
Des avancées impensables deux mois plus tôt
Le 18 août, un protocole de sortie de conflit est signé. Tout n’est pas gagné. La revendication d’une augmentation générale des salaires reste entière. Mais le rapport de force a permis d’arracher des avancées qui paraissaient impossibles deux mois plus tôt. Les risques psychosociaux et les conditions de travail sont enfin reconnus comme des sujets collectifs appelant des réponses structurelles. La création et la mise à jour des documents uniques d’évaluation des risques professionnels est engagée et la désignation d’un inspecteur santé et sécurité au travail est actée. Les réorganisations devront faire l’objet d’études d’impact sur les conditions de travail. Des espaces réguliers de discussion doivent être construits avec les équipes. Des avancées sont également obtenues sur les pratiques managériales, les locaux, la reconnaissance de certains métiers et les rémunérations.
Nous avons surtout imposé une idée simple : les difficultés des équipes trouvent leur origine dans l’organisation du travail et doivent recevoir des réponses collectives.
Qu’est-ce qui nous a permis de gagner ?
Premier enseignement : sans grève, nous n’aurions rien obtenu. Les alertes existaient, les problèmes étaient connus. Ce n’est qu’en perturbant réellement le fonctionnement du Samusocial et en installant le conflit dans la durée que les négociations ont changé de nature.
Mais la grève seule ne suffit pas. Il a fallu la faire vivre démocratiquement, réunir les grévistes, faire évoluer les revendications et leur permettre de décider de la poursuite du mouvement.
Il a fallu organiser la durée avec une caisse de grève et des temps forts, puis sortir du Samusocial : impliquer toute la CGT, les associations et les collectifs, et construire la jonction avec les personnes à la rue.
Nous avons construit le rapport de force sur deux axes : la capacité à bloquer et perturber par la grève, et la capacité à élargir le conflit pour imposer politiquement nos revendications.
Une victoire qui doit servir aux prochaines luttes
Cette victoire advient alors que les attaques contre le secteur social et médico-social s’accélèrent : budgets réduits, capacités d’hébergement insuffisantes, remises à la rue. Partout, on demande aux travailleur·ses de faire toujours davantage avec toujours moins de moyens. Derrière ces mots, des personnes restent sans hébergement, sans accompagnement ou sans soins, et des professionnel·les doivent en porter la responsabilité.
La victoire du Samusocial ne règle pas la crise de l’hébergement. Les restrictions budgétaires et les remises à la rue se poursuivent. Notre revendication d’augmentation générale des salaires reste à gagner. Mais cette grève nous laisse un point d’appui : face à des politiques qui organisent la pénurie et cherchent à opposer salarié·es et usager·es, nous avons démontré qu’il était possible de construire l’inverse : une lutte commune.
Pour notre secteur, les problèmes restent nombreux et la rentrée sera combative : augmentation des salaires, amélioration des conditions de travail, défense des services publics, moyens supplémentaires pour l’hébergement et arrêt des remises à la rue. Après cinquante-sept jours de grève, nous sortons renforcé·es, avec de nouvelles et nouveaux syndiqué·es, une expérience collective immense et une démonstration concrète : le rapport de force paie.
Cette grève qui gagne n’est pas seulement une victoire, elle est aussi un point d’appui pour préparer les suivantes.
La CGT Samusocial de Paris
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La lutte en quelques dates
Une soirée de soutien et une journée de mobilisation chaque semaine.
10 juin : annonce des remises à la rue.
23 juin : début de la grève.
15 juillet : début de l’occupation.
6 août : conseil d’administration extraordinaire.
13 août : expulsion du parvis.
14 août : occupation du parvis de la mairie de Paris Centre.
18 août : signature du protocole et fin de la grève.
22 août : mise à l’abri de tou·tes les SDF ayant pris part aux occupations.