Alors qu’on nous vend les jeux Olympiques de 2024 comme un événement facteur de fête et de progrès social, dans le sillage de l’organisation desdits Jeux, les travailleur·ses du secteur médico-social et les populations les plus vulnérables (personnes sans-abri, exilées, travailleuses du sexe, victimes de traite, usagères de drogue, bénéficiaires de l’aide alimentaire, etc.) subissent une multiplication d’opérations de nettoyage social ayant pour but de rendre invisible la grande précarité.

Plus de six cents personnes ont été identifiées sur les sites de compétition. L’ambition affichée était de leur faire une proposition adaptée d’hébergement, mais moins de trois cents places ont été créés à ce jour. Toutes les autres – celleux qui n’empêchent pas la tenue des jeux mais dont la pauvreté gène – subissent une répression quotidienne visant à leur faire quitter Paris.

Dans le sillage de la flamme, répression, perte de sens et manque de moyens

Des expulsions massives de lieux de vie informels, des pressions sur les travailleur·ses du sexe, des déplacements forcés de personnes sans abri sont observés, créant une errance et une rupture de lien avec les acteurs sociaux et médicaux. Le risque de perte de sens pour les travailleur·ses et de perte d’accompagnement pour les usager·es est devenu une réalité, engendrant une menace véritable sur la santé psychique et somatique de toustes.

Les autorités, en premier lieu la préfecture d’Île-de-France, ont dégagé des moyens supplémentaires autour de l’organisation des Jeux. Mais il est à déplorer que, jusqu’à présent, ces moyens ciblent davantage la sécurité et le nettoyage que l’accompagnement et l’accès à l’hébergement. Le 115 de Paris a besoin de moyens supplémentaires pour répondre aux deux mille appels qu’il reçoit chaque jour et pour disposer d’un nombre de places suffisant. Au lieu de quoi, seulement 30 % des appels sont décrochés1 et à peine deux cents personnes bénéficient d’une mise à l’abri d’une nuit1.

Le SIAO et les acteur·ices du secteur ont besoin de moyens pour répondre aux quinze mille demandes d’hébergement ou de logement qi sont sur liste d’attente1. Les acteur·ices sur le terrain ont besoin de moyens pour répondre aux signalements et faire en sorte que chaque personne vulnérable puisse bénéficier sans délai d’un accompagnement social et médical. Créer du lien, orienter, soigner, accompagner… il ne s’agit pas d’un luxe mais du devoir d’une société envers celleux qui en ont le plus besoin.

Un véritable marathon

Pour certain·es travailleur·ses du secteur, les Jeux ont commencé depuis des mois. Par exemple, les maraudes d’intervention sociale qui, depuis le mois de novembre, en plus d’aller à la rencontre des personnes à la rue pour leur proposer un accompagnement, doivent recenser et informer les personnes présentes sur les futurs sites de compétition qu’iels devront accepter une prise en charge – parfois inadaptée – ou se déplacer.

Évidemment, ces nouvelles missions n’ont pas bénéficié de postes supplémentaires. Pour Anna (prénom modifié), cadre coordinatrice d’une partie de ce travail d’expulsion, « c’est une épée de Damoclès qu’on a au-dessus de la tête, à savoir que si on refuse de s’en occuper, notamment pour des considérations éthiques, ces personnes seront expulsées manu militari par la police nationale ». Ces travailleurs sociaux et travailleuses sociales finissent donc par agir pour le moindre mal, espérant que leur présence permettra d’obtenir une place, sinon au moins d’atténuer la violence des faits. Cette nouvelle activité de contrôle social a parfois pour effet d’effondrer des années de travail, en dégradant, voire en rompant le lien tissé avec des personnes fragiles, en extrême précarité. C’est une remise en cause totale du sens même de l’action et du métier de ces travailleurs sociaux et travailleuses sociales. Et au bout, ce sont les usager·es de ces services publics qui en souffrent le plus, se voyant privés de leurs droits les plus fondamentaux, exclus une fois de plus.

À la CGT du Samu social de Paris, la déception est palpable : « L’organisation de ces jeux Olympiques est d’ores et déjà une catastrophe sociale. Nous constatons une dégradation de nos conditions de travail et un harcèlement accru envers les personnes les plus vulnérables. La célébration internationale des jeux Olympiques ne doit pas se traduire par une exclusion accrue des personnes à la rue. Nous nous mobilisons pour que les millions des JO apporte plus que des miettes aux prolos. » En outre, le travail chronophage exigé par les jeux Olympiques laisse peu de temps et de ressources pour répondre aux besoins des autres usager·es qui ne sont pas directement concerné·es par les zones de compétition. Cette surcharge de travail compromet la qualité des accompagnements offerts, laissant de nombreuses personnes sans l’aide nécessaire. Le secteur de la veille sociale se retrouve ainsi dans une situation où il doit jongler entre les urgences créées par les évictions et les besoins essentiels des autres personnes en grande exclusion.

Cahier de revendications

Quant aux promesses initiales de trois cents places créées pour accueillir les personnes vulnérables, les résultats ne sont pas à la hauteur des ambitions fixées. Certaines de ces installations ne répondent pas aux besoins spécifiques des usager·es et en laissent beaucoup dans des conditions insatisfaisantes et précaires, aggravant ainsi la détresse de ces personnes et éloignant un peu plus les travailleur·es qui les accompagnent du sens de leur action.

Comment la France pourrait-elle monter sur le podium des droits sociaux ? Des revendications essentielles émergent et sont portées par les travailleurs du secteur :

  • Revalorisation des salaires. Les travailleur·es du secteur réclament une reconnaissance à la hauteur de leur engagement de longue date, mais la dégradation de leurs conditions de travail et les surcharges d’activité viennent renforcer l’urgence de cette revendication. Les Jeux devraient être l’occasion de réévaluer leur contribution à la société et d’augmenter leurs salaires en conséquence.
  • Amélioration des conditions de travail. La pression accrue due à l’organisation des Jeux ne doit pas se traduire par des conditions de travail dégradées. Il devient de plus en plus pressant que les moyens mis à disposition des travailleur·ses permettent leur travail dans de bonnes conditions de sécurité, sans mise en danger de leur santé. Des garanties doivent être apportées sur les effectifs professionnels, sur un nombre adéquat de travailleur·ses par personne accompagnée et sur la formation. Enfin, un focus important doit être fait sur la mise en cohérence des politiques publiques avec les enjeux d’accompagnement sanitaire et social des personnes précaires.
  • Amélioration des conditions d’accueil et des capacités de prise en charge. Pouvons-nous nous satisfaire de situations où le temps d’attente pour rencontrer un·e travailleur·se social·e est de plus de six mois ? Ou de plusieurs années pour l’accès à un hébergement ou à un logement ?

Les dispositifs d’accompagnement doivent bénéficier de moyens à la hauteur des enjeux pour permettre un accueil et une prise en charge dignes, pluridisciplinaires, inconditionnels et sans délai d’attente.

Il est encore possible de sauver l’héritage des JO

Les besoins sont évidents, mais les choix politiques et les ressources allouées ne répondent pas aux enjeux. Pour que ces JO laissent une trace positive et un exemple international de progrès social, il est encore temps de changer la trajectoire et d’investir massivement dans le secteur médico-social pour répondre à la crise actuelle. Pour rappel, l’année dernière, six cent cinquante-trois personnes sont mortes dans la rue2. Ne pas répondre à la mobilisation du secteur serait un renoncement inacceptable et une énième insulte faite aux personnes en grande précarité et à celleux qui les accompagnent.

1. Baromètre SIAO Paris, avril 2024.

2. Décompte du collectif Les Morts de la rue pour l’année 2023.