Le 8 avril dernier, le syndicat parisien CGT des sociétés d’étude organisait une soirée afin de mettre en avant une question trop souvent jugée marginale : quelle place pour les luttes LGBTQIA+ dans le syndicalisme ? Deux intervenant·es sont venu·es nourrir ce débat. Compte-rendu d’un afterwork où il y avait beaucoup à dire.

Les afterworks du syndicat parisien CGT des sociétés d’étude, c’est un format simple et efficace : se retrouver dans un cadre convivial pour discuter de grands thèmes autour des luttes syndicales, entre syndiqué·es mais aussi en y faisant venir des collègues qui ne le sont pas encore. Après une soirée consacrée à la place de l’intelligence artificielle dans le travail, c’est la question des droits et des conditions de travail des personnes LGBTQIA+ qui était à l’ordre du jour ce 8 avril. Un choix délibéré car ces sujets sont encore trop souvent relégués au rang des questions jugées secondaires. Résultat : les personnes concernées sont invisibilisées, leurs souffrances ignorées, et les syndicats passent à côté d’un pan entier de la réalité du travail, sans chercher à comprendre pourquoi ces personnes sont si peu syndiquées.

Pour animer la discussion, deux intervenant·es aux profils complémentaires : Estelle Fisson, docteure en sciences politiques de l’université Lyon II, dont la thèse soutenue en novembre 2025 porte sur l’émergence et la transformation de la cause gay et lesbienne puis LGBT dans les syndicats français et espagnols entre 1968 et 2021, et Arthur Brault-Moreau, adhérent CGT et membre du collectif QueerParlonsTravail (QPT), actif depuis quatre ans avec un double objectif assumé : « queeriser » les syndicats et syndiquer les queers.

“Ce n’est pas un sujet minoritaire, c’est un sujet minoré”

Alors comment répondre à celles et ceux qui estiment que les enjeux LGBTQIA+ ne sont pas une priorité syndicale ? Arthur Brault-Moreau l’explique : « La question se pose dans tout le mouvement syndical et dans la gauche en général. Pendant longtemps, partis et syndicats ont hiérarchisé les luttes, reléguant les droits LGBT au rang de questions secondaires. Conséquence directe : les personnes queers ont dû s’auto-organiser, exclues des espaces censés les défendre. On peut avoir ainsi deux niveaux de réponse : le premier, c’est que ces luttes touchent tout le monde. Être hétérosexuel dans un monde hétéronormatif, c’est aussi se conformer de manière permanente à des normes qui pèsent sur chacun·e. L’hétéropatriarcat opprime les queers, mais contraint aussi les hétéros cisgenres à entrer dans un moule. Le second niveau va plus loin : pourquoi faudrait-il toujours justifier une lutte minoritaire en la ramenant à une préoccupation majoritaire ? Le syndicalisme a non seulement le droit, mais aussi le devoir de mener des luttes qui ne touchent pas “tout le monde”. Et si on additionne toutes les minorités, elles ne sont d’ailleurs plus si minoritaires. » L’hétéropatriarcat, c’est un système social où l’hétérosexualité et la domination masculine sont présentées comme la norme, au détriment des femmes et des personnes LGBTQIA+.

Estelle Fisson complète ce tableau avec les discriminations et les souffrances très concrètes qui touchent les travailleur·ses queers –taux de chômage plus élevé, inégalités salariales, risques psychosociaux spécifiques, taux de suicide significativement plus important… – qui constituent des enjeux syndicaux à part entière et contre lesquels il faut lutter.

Que faire en tant que syndiqué·es ?

Concrètement, comment les syndicalistes peuvent-ils être de véritables allié·es ? Estelle Fisson a identifié deux grands axes. D’abord, la négociation d’accords collectifs incluant des droits spécifiques, comme par exemple les congés pendant les parcours de transition, à intégrer directement dans les conventions collectives. On les préfèrera à la signature de chartes, qui peuvent parfois être un premier pas pour gagner des droits mais qui sont malheureusement souvent réduites à du pinkwashing patronal, une stratégie de communication où on affiche un soutien à la cause LGBT pour soigner son image, sans engagement réel derrière.

Pour aller plus loin, elle rappelle que l’action en justice existe, mais reste timide : les victimes de LGBTphobies au travail préfèrent souvent quitter leur entreprise plutôt que se battre. Changer cela suppose un accompagnement syndical solide, et des décisions de justice qui feront jurisprudence, comme le rappelle Arthur Brault-Moreau qui a, de son côté, développé le travail engagé par le collectif QPT. Il inclut notamment des permanences d’orientation syndicale et juridique, des animations de groupes de parole et des formations. Le collectif prépare actuellement avec des camarades CGT une formation de deux jours. Ce qui manque encore : des interlocuteur·rices formé·es aux enjeux trans et queers parmi les défenseur·ses syndicaux/ales et les conseiller·es du salarié.

Le syndicalisme se construit aussi dans ses marges

Cette soirée a rappelé avec force qu’un syndicalisme qui ignore les luttes minoritaires est un syndicalisme qui s’affaiblit lui-même. Les enjeux queers ne sont pas un supplément d’âme réservé aux concerné·es, ils interrogent la capacité du mouvement syndical à défendre l’ensemble des travailleur·euses dans toute leur diversité. Ne pas mener ces luttes, c’est laisser le terrain libre aux politiques LGBTphobes de la droite et de l’extrême droite et aux politiques patronales de façade. Les construire ensemble, c’est améliorer le rapport de force pour tout le monde.

Les prochains afterworks continueront sur cette lancée, avec des soirées à venir sur la lutte contre le racisme en juin et contre l’extrême droite à la rentrée.