Le contexte international actuel se caractérise par une accumulation de crises qui semblent se répondre et s’alimenter mutuellement. Ces tensions traduisent une transformation profonde de l’ordre mondial. Après plusieurs décennies marquées par une relative stabilité dominée par les puissances occidentales, le monde entre dans une phase de recomposition…
Les mécanismes de régulation et d’atténuation des rapports de force entre pays marquent aujourd’hui un retrait très net. Nous assistons de plus en plus fréquemment à des violations répétées et assumées du droit international. Cette évolution se manifeste d’abord par la multiplication des conflits armés. La Guerre en Ukraine en est l’illustration la plus visible sur le continent européen. De même, l’agression déclenchée par les USA et Israël est une guerre de choix. Elle a confirmé le recours désormais systématique aux assassinats, à la prise pour cibles des populations et à l’attaque d’infrastructures civiles. Mais la capacité de l’Iran à soutenir le choc, malgré la répression sanglante conduite contre la population ces derniers mois, s’explique à la fois par la base sociale que le régime y détient encore et par un réflexe national qu’a engendré l’agression militaire contre les infrastructures civiles. Moins que jamais, les Iranien·nes semblent disposé·es à se laisser imposer un changement de l’extérieur.
Des justifications qui ne résistent pas à l’analyse
Les négociations et les cessez-le-feu se sont succédé, sans permettre l’émergence de solution durable. La crise s’est étendue au Liban, qui est aujourd’hui victime à son tour de la « doctrine Gaza », sur fond de fractures internes importantes, notamment sur le rôle et l’armement du Hezbollah.
Le choix de prendre l’Iran pour cible a été « justifié » par la volonté de l’empêcher de se doter de l’arme nucléaire. Outre que cette « justification » ne répond pas à une question fondamentale (pourquoi l’Iran ne serait pas autorisé à se doter de l’arme nucléaire alors que ses voisins plus ou moins proches en sont dotés), c’est la « nature agressive et déstabilisatrice » du régime iranien qui est brandie pour expliquer cette interdiction. Elle fait fi du fait que le pays qui a le plus agressé ses voisins et violé le droit international ces cinquante dernières années n’est autre que… Israël, qui est doté de l’arme nucléaire sans que nul ne s’en préoccupe.
L’expansionnisme d’Israël
Les guerres en cours en Iran et au Liban sont étroitement liées, même si l’agenda israélien et américain ne sont pas totalement superposables. Benyamin Netanyahou veut poursuivre l’expansionnisme israélien en Syrie et au Liban. Au plateau du Golan, déjà illégalement annexé, il s’est adjoint une zone supplémentaire qui menace aujourd’hui directement la capitale syrienne. Au Liban, les visées anciennes sur les eaux du fleuve Litani sont de nouveau à l’ordre du jour, à peine camouflées par des motifs sécuritaires
D’autre part, Israël recherche en permanence la fragmentation confessionnelle ou ethnique de ses voisins. Le Premier ministre israélien conduit enfin une stratégie de survie politique liée au maintien d’un état de guerre permanent. Le plus inquiétant est que le discours qui prétend rechercher la sécurité d’Israël par la voie militaire est aujourd’hui très largement dominant dans le pays, à tel point que, selon les sondages, plus de 70 % de la population est opposée à un cessez-le-feu avant « qu’une solution définitive qui garantit la sécurité d’Israël n’ait été obtenue ».
Les deux grands rivaux
Pour Donald Trump dont les valses-hésitations et les incohérences médiatiques font douter de la santé mentale, on peut néanmoins dégager des lignes de force assez claires : il a constamment été partisan, depuis 1979, d’une action militaire contre l’Iran. Surtout, dans sa logique de confrontation avec la Chine, il reste cohérent. Les USA ne clament jamais « qu’ils y vont pour le pétrole », mais ils sont toujours là où il y en a.
Les USA sont certes autosuffisants en matière d’hydrocarbures, mais priver le grand rival chinois de ressources importantes compte tout autant que cette autosuffisance. Plus généralement, ce sont toutes les ressources stratégiques qui sont visées par le président américain. Sa stratégie, là encore, ne doit pas être jugée au regard de ses élucubrations histrioniques. Au cœur de cette « logique » se trouve le retour des logiques de puissance. La rivalité entre les États-Unis et la Chine structure désormais une grande partie des relations internationales. Elle se déploie sur le terrain commercial, technologique et militaire.
La logique MAGA
Pour Donald Trump, l’IA est devenue la maîtresse des champs de bataille. C’est elle qui est déjà et sera toujours plus déterminante dans le domaine militaire. Les États-Unis doivent asseoir leur domination mondiale sur l’IA, qui est une très grosse consommatrice de ressources. En privant la Chine, au moins partiellement, de ces ressources ou en rendant son approvisionnement plus difficile, Trump poursuit un dessein cohérent avec la logique MAGA.
Là où ce raisonnement bute, comme bute la stratégie américaine contre l’Iran, c’est sur son simplisme. Les réalités économiques et militaires sont infiniment plus complexes que celles qui guident les décisions du Bureau ovale. Que les stratèges américains n’aient pas anticipé la fermeture du détroit d’Ormuz et ses conséquences en dit long. Qu’ils aient pensé que le régime de Téhéran s’effondrerait comme un château de cartes en quelques heures, aussi. Tout comme leur sous-estimation de l’imbrication du Hezbollah dans la société libanaise et leur persistance à le traiter comme un corps étranger qu’il suffirait d’extirper. Les peuples sont ainsi faits qu’il leur arrive, bien souvent, de décevoir ceux qui prétendent les gouverner.
L’ONU paralysée
Dans ce contexte, la Russie cherche à maintenir son influence, contribuant à complexifier encore davantage les équilibres globaux. L’Europe, de son côté, émerge à peine de la gueule de bois que lui inflige le divorce américain.
Cette montée des rivalités explique l’affaiblissement historique du multilatéralisme. Les Nations unies sont de plus en plus paralysées face aux blocages entre grandes puissances. Les mécanismes de coopération internationale, qui ont vocation à encadrer les tensions, peinent à jouer leur rôle, laissant place à des logiques de blocs et à des stratégies nationales plus affirmées. Face à la toute-puissance israélienne au Moyen-Orient, une alliance « islamique » se dessine entre le Pakistan, l’Arabie saoudite et la Turquie. Le problème, c’est que les logiques, dissuasives dans l’intention, portent en germe les guerres futures.
Les conséquences de cette situation dépassent largement le champ diplomatique. Sur le plan économique, les tensions internationales perturbent les échanges et contribuent à des phénomènes inflationnistes, notamment en matière d’énergie et de matières premières. Les chaînes d’approvisionnement se réorganisent, parfois au prix d’une moindre efficacité, dans une logique de sécurisation plutôt que d’optimisation.
Le signe d’un basculement profond
Sur le plan social et politique, ces évolutions pèsent directement sur les populations. La hausse des dépenses militaires, les incertitudes économiques et les mouvements migratoires alimentent des tensions internes dans de nombreux pays, où ces facteurs contribuent à fragiliser les institutions démocratiques et à renforcer les discours de repli.
Face à ces transformations, plusieurs scénarios se dessinent. Le plus probable est celui d’un enlisement durable des conflits, tandis que l’émergence d’un « dés-ordre » multipolaire semble se confirmer. Dans ce contexte, des puissances intermédiaires pourraient jouer un rôle croissant, en cherchant à peser sur les équilibres.
La situation internationale actuelle ne relève pas d’une crise passagère qui pourrait disparaître en même temps que Donald Trump, mais d’un basculement plus profond. Le monde qui se dessine est à la fois instable et conflictuel, marqué par des rivalités durables et des équilibres incertains. Cette évolution pose un défi majeur : celui de repenser les outils de régulation internationale afin de limiter les risques d’escalade et de préserver des formes de coopération indispensables.
Pour des syndicalistes, elle pose avec urgence la question du retour des travailleur·ses au premier plan d’une scène mondiale, où l’on dispose d’eux sans qu’iels ne puissent faire entendre leur voix ou imposer leurs choix.