En 2016, le Syndicat des correcteurs et des professions connexes de la CGT a fait un choix historique : se dissoudre et intégrer le Syndicat général du livre et de la communication écrite (SGLCE) de la CGT. Un syndicat de métier créé en 1881 (bien avant la fondation même de la CGT) qui décide de se fondre dans un syndicat local d’industrie créé en 1928, ce n’est pas courant. Mais ce choix était pertinent et, plus de dix ans après, les faits lui donnent raison.

Pourquoi les correcteurs ont-ils décidé de mettre un terme à leur syndicat de métier ? Parce que les effectifs se réduisaient fortement et que sa force de frappe s’affaiblissait à mesure que la correction perdait du terrain dans les journaux et les maisons d’édition. Défendre un métier avec une cinquantaine de syndiqué·es est peine perdue, et ce, malgré les vieilles traditions et pratiques, pour partie héritées du syndicalisme révolutionnaire et de l’anarcho-syndicalisme, qui irriguent l’activité syndicale des correcteurs et correctrices dans le Livre parisien, dont ils ont toujours été l’un des rouages importants.

Les adhésions ont triplé en dix ans

En face, le SGLCE est un syndicat local d’industrie, qui aspire à organiser l’ensemble des métiers qui concourent à la fabrication et à la distribution des livres et des journaux en région parisienne. Voir les correcteurs rejoindre ses rangs était non seulement l’occasion de renforcer ses effectifs mais aussi sa légitimité à représenter l’ensemble de la profession. Malgré les différences, voire les divergences, politiques, c’était un choix cohérent syndicalement, et c’était l’essentiel.

Un conflit au sein du journal Les Échos, où un secrétaire des correcteurs était victime d’une cabale organisée par la direction et un autre syndicat de la profession (eh oui…), a permis un rapprochement sur le terrain entre le Syndicat des correcteurs et le SGLCE, rapprochement vite concrétisé dans les relations « au sommet » entre les deux syndicats, qui, quelques années plus tard, ont abouti à l’intégration des correcteurs au sein du SGLCE.

Dix ans après, le constat est sans appel : les correcteurs ont tout gagné à rejoindre le SGLCE. Non seulement ils ont pris toute leur place dans les instances dirigeantes du syndicat (commission exécutive, bureau syndical, secrétariat), mais ils ont pu conserver une vie corporative propre et autonome en s’organisant en son sein en section de métier (à l’instar des photograveurs, des ouvriers de la maintenance, des auxiliaires, des ouvriers du départ-imprimerie, etc.). Surtout, ils se sont incroyablement renforcés : en 2016, juste avant l’intégration, quarante-neuf correcteurs et correctrices étaient membres du vieux syndicat de métier ; en 2026, ils sont plus de cent cinquante à l’être au SGLCE.

Mutualiser les moyens militants…

Cette poussée du nombre d’adhésions est principalement due aux victoires remportées dans les sièges éditoriaux de la presse quotidienne nationale et aux combats menés dans les maisons d’édition contre le travail payé à la tâche et l’ubérisation des relations de travail. Pouvoir compter sur les forces d’un syndicat local d’industrie est un atout majeur. Quand le syndicat décide d’envahir les locaux du Syndicat national de l’édition (patronal), en 2025, pour protester contre la précarisation des travailleuses à domicile, ce n’est pas une petite poignée de correcteur·ices qui se mobilisent, mais une centaine de salarié·es de l’ensemble de la profession qui répondent à l’appel de leur syndicat unique : des correcteur·ices, bien sûr, mais aussi des ouvrier·es des imprimeries et des messageries, des photograveur·ses de presse, des ouvrier·es du labeur, etc. La mutualisation des moyens militants est déterminante dans la construction des rapports de force syndicaux, et seul le modèle du syndicat local d’industrie le permet concrètement.

Même histoire, en 2026, au journal L’Équipe. Alors que, quelques mois plus tôt, la direction disait vouloir supprimer la correction de la rédaction à la faveur d’un déploiement de l’IA, des semaines de mobilisation de l’ensemble de la profession ont permis d’arracher une victoire : non seulement la préservation du service de correction, mais aussi la titularisation d’un correcteur précaire pour renforcer l’effectif. Sans la participation des imprimeries et des salarié·es de la distribution de la presse (de Bobigny à Lyon !), nul doute que le résultat n’aurait pas été le même. Et quel résultat ! L’une des premières victoires syndicales concrètes contre l’IA dans une entreprise de presse.

… pour retrouver le chemin des victoires

L’expérience tend donc à montrer que le syndicat local d’industrie, ou professionnel, est l’une des clés qui ouvriront la porte des victoires et des reconquêtes syndicales dans le monde du travail. Reconstruire ces structures ou redynamiser celles qui existent encore est donc un chantier à mener impérativement. Bien sûr, ce n’est pas une tâche facile, car quand un petit syndicat se fond dans un grand, cela suppose au préalable de renoncer à des titres (celui de secrétaire général pour commencer) et à une autonomie que certains chérissent plus que tout, quand bien même elle paralyse plus qu’elle ne sert la cause des travailleurs. Mais l’époque est aux choix, alors faisons les bons.