À la suite d’une série d’accidents mortels touchant cinq jeunes élèves au printemps et à l’été derniers lors de stages en entreprise, des responsables syndicaux de la CGT ont publié le 27 octobre dernier, dans les colonnes du Monde, une tribune, intitulée « Le travail tue et il tue des mineurs ». L’une des signataires de cette tribune, Charlotte Vanbesien, secrétaire de la Ferc-CGT, nous explique les mesures que sa fédération promeut pour protéger les jeunes et leur permettre d’accomplir une scolarité sereine, avec des stages moins nombreux et strictement réglementés.
Le Travailleur parisien :Le grand public a-t-il pris conscience du problème que constituaient les stages en entreprise ?
Charlotte Vanbesien : Oui, les accidents qui ont eu lieu ces derniers mois, avec le décès de cinq élèves, ont constitué un électrochoc. C’est triste à dire mais le fait qu’il y ait parmi eux un lycéen de la filière générale effectuant un stage dit d’observation a favorisé la prise de conscience dans les médias. Comme s’il était plus acceptable de faire courir des risques aux élèves et aux apprentis des filières professionnelles ! De notre côté, à la Ferc, ça fait longtemps que nous alertons sur les dangers des stages, toutes filières confondues. Nous avons notamment mené une réflexion sur ce sujet au sein des Assises sur la sécurité et la santé au travail tenues par l’UD CGT de Paris en 2024. Avec des acteurs du monde de l’éducation et de la formation mais aussi des inspecteurs et inspectrices du travail, nous avons pu y confronter nos expériences au sein d’un atelier intitulé « Jeunes, chair à patrons ».
Et quel est votre diagnostic ?
Depuis plus de dix ans, on assiste à une ruée vers l’entreprise qui est néfaste pour les jeunes. Si on suit l’idéologie dominante, il faut ouvrir les portes du monde professionnel aux élèves de plus en plus tôt, de plus en plus longtemps et avec de moins en moins de contrôle et de réglementations. L’idée serait qu’on apprend mieux dans le monde du travail que dans le milieu scolaire. Résultat : pour les jeunes de la filière générale et technologique, les stages de quelques semaines dans les entreprises sont devenus un rite de passage obligé en troisième et en seconde. Pour les élèves de la voie professionnelle et les apprentis, l’immersion dans l’entreprise est encore plus intense : ils y suivent des stages qui durent parfois un mois d’affilée, et ce dès la fin de la troisième, à 15 ans.
Pourquoi juges-tu cela néfaste ?
Parce que c’est à l’école et au lycée que les jeunes doivent apprendre et se former, pas dans l’entreprise. Prenons un exemple. Des élèves qui apprennent la mécanique, dans un lycée professionnel, auront à leur disposition un plateau technique où ils pourront appréhender les différentes étapes de la construction automobile, sous la direction de professeurs qui les guident et les protègent. Lors des stages en entreprise, ils vont souvent passer leur temps à des tâches répétitives, comme monter et démonter des pneus, et en étant peu surveillés, car les salariés n’auront pas de temps à leur consacrer. D’où une mise en danger évidente. C’est la même chose pour les stages de la filière générale. Tout le monde ou presque s’accorde à dire qu’au mieux, ils ne servent à rien. Dans leur immense majorité, les jeunes y perdent leur temps, tout simplement parce que les salarié·es de l’entreprise sont trop occupé·es pour les encadrer. Alors ils font des photocopies, ou s’ennuient dans un coin. La plus-value pédagogique est nulle. Elle est même largement négative, dans quelque filière que ce soit, car les stages empiètent sur le temps d’étude. Ils font perdre de précieuses heures de cours au long de l’année scolaire.
Ils constituent aussi un facteur de stress pour les jeunes et leurs familles…
Oui car la « chasse aux stages » est permanente, il faut en décrocher un coûte que coûte, puisqu’ils font partie du cursus scolaire. Cette quête est particulièrement angoissante dans la filière professionnelle, car les stages y comptent de façon décisive pour l’obtention du diplôme final. Ça a d’ailleurs des effets pervers. Si le stage se révèle ennuyeux ou, pire, s’il est dangereux car les conditions de sécurité n’y sont pas respectées, les jeunes auront tendance à le taire, à serrer les dents pour ne pas mettre leur diplôme en péril. Même les professeurs responsables des stages risquent de se plier à la loi du silence tant que les faits qui leur sont rapportés ne leur paraissent pas trop graves. Ils hésiteront en effet à risquer de « torpiller » le cursus de leurs élèves.
Tu insistes sur le fait que les jeunes élèves ne sont pas armés pour se défendre dans le monde professionnel…
N’oublions jamais que ce sont des mineur·es, sortant à peine de l’adolescence. Il faudrait d’ailleurs qu’ils aient, dans les lycées professionnels, des cours de prévention des risques sur la santé en milieu professionnel : ça leur servirait à adopter, ou même exiger, le respect des règles de sécurité quand ils sont en stage. Il y a aussi le problème du harcèlement, ou des violences sexuelles. Elles aussi peuvent prospérer dans le milieu professionnel, surtout dans un rapport d’adultes à jeunes. Récemment, un boulanger a été jugé : il se promenait le sexe à l’air devant ses apprentis. Et ils n’osaient rien dire. Malheureusement, c’est un impensé complet, un angle mort des recherches dans le monde de l’Éducation nationale. Il n’y a pas eu d’études menées là-dessus en France. En revanche, nos voisins suisses ont effectué un sondage sur huit cents apprenti·es et un tiers d’entre elles et eux s’estimaient victimes de conduites inappropriées. Il n’y a pas de raison de penser que la proportion soit radicalement différente chez nous. Autre danger : celui des substances nocives. À la CGT, on va faire une journée d’étude là-dessus le 8 janvier prochain. On va faire venir des sociologues qui travaillent sur les produits nocifs dans la coiffure ou ceux qu’on trouve dans les peintures de voiture. Tout ça, ce sont des facteurs de risque pour les jeunes, comme les particules qu’ils respirent, parfois sans masque, en balayant les ateliers de menuiserie.
Pour finir, quelles solutions préconisez-vous ?
Pour les stages d’observation dans les filières générales, c’est simple : nous préconisons de les supprimer. Pour la voie professionnelle, les stages peuvent être utiles, ça peut être bon pour les jeunes d’aller dans des entreprises mettre en pratique ce qu’ils et elles ont appris en cours. Mais qu’il y en ait moins, qu’ils soient moins longs et plus contrôlés. Enfin, au sein de la Ferc, nous portons une revendication simple : école obligatoire pour tous jusqu’à 18 ans et, parallèlement, pas d’apprentissage avant 18 ans. Il y a un temps pour étudier et un temps pour travailler. C’est la meilleure façon de ne pas dégoûter les jeunes du monde professionnel.