Salaires impayés, mais bulletins de salaire payants, horaires de travail d’il y a cent ans, elles ont connu ce qu’on ne peut même plus nommer surexploitation mais plutôt traite d’êtres humains (sans papiers évidemment). Une vaste escroquerie des plus vulnérables, jusqu’à ce que…
C’est en novembre 2025 que Bintou, coiffeuse afro travaillant dans le salon du 65, boulevard de Strasbourg, à Paris 10e, décide de contacter la CGT. Son problème principal, à ce moment-là : le patron ne paie plus les salaires depuis plusieurs mois. Avec des éléments alarmants : il semble que le patron extorque 250 € par mois aux salarié·es sans-papiers du salon en échange de leur bulletin de salaire.
Une première rencontre est donc entre Bintou, sa collègue Djeneba, et des militant·es de l’UL du 10e arrondissement ainsi que du collectif Immigration de l’UD. Suivront cinq réunions – toutes le dimanche après-midi, unique jour de repos des coiffeuses, avec également la participation de l’US Commerce Paris, pour comprendre plus précisément la situation des coiffeuses et des barbiers du salon, et se rendre compte qu’ils et elles sont victimes de traite des êtres humains. L’occasion aussi, ô combien importante, de créer une confiance mutuelle entre les militant·es de la CGT et ces salarié·es vulnérables et surexploité·es.
Une grève pensée et préparée
Consacrer cinq fois de suite l’après-midi de leur unique jour de repos démontre assez la détermination de ces salarié·es. Une détermination qui sera la clé de voûte du résultat de la lutte. Lors de la dernière réunion, on fixe les revendications : paiement de l’ensemble des arriérés de salaire, des heures supplémentaires, et des congés payés, mais aussi régularisation des salarié·es sans papiers, condition indispensable pour les protéger. Le début de la grève est fixé au 3 mars. On parle immédiatement d’occuper le local jour et nuit, seule garantie que le patron ne ferme pas boutique avant de disparaître.
Le premier jour, c’est l’euphorie : de nombreux camarades de la CGT viennent apporter leur soutien, la couverture presse est large, le quartier réagit positivement. La grève avait été préparée dans le plus grand secret avec six coiffeuses, par crainte des fuites, mais tout de suite les treize salarié·es décident de se mettre en grève et d’occuper ensemble le salon. Dans les jours qui suivent, les sollicitations médiatiques pleuvent de toutes parts, et les grévistes sont de plus en plus à l’aise dans l’exercice !
La fête comme carburant
Ainsi a commencé une occupation qui va durer soixante-dix-huit jours. Au salon, l’organisation et le confort s’améliorent de jour en jour. Matelas, sacs de couchage, petit frigo, cafetières, bouilloires, tout est mis en place pour qu’on s’y sente bien. Des boulangeries du quartier donnent leurs invendus de la journée. Et il y a du passage ! Des syndicats CGT de Paris ou d’ailleurs, des camarades venu·es parfois de loin, ou d’autres qui passaient là par hasard. Des militant·es politiques ou d’associations, des élu·es. L’occupation du salon devient un véritable lieu de sociabilisation, de militantisme, mais aussi de fête ! Toutes les fins de semaine, une fête est organisée. Y viennent tous les soutiens, auxquels on propose à prix libre des boissons au bissap ou au gingembre et de délicieux beignets confectionnés sur place. Des groupes de musique et des fanfares se succèdent. Chaque fois, les grévistes expliquent ce qu’elles ont vécu, pourquoi elles se sont mises en grève et ce qu’elles revendiquent. L’énergie déployée dans ces fêtes est un carburant indispensable, tout comme – c’est le nerf de la guerre – l’argent versé à la caisse de grève aussi bien par des syndicat et UL CGT que par des individus.
Bienvenue !
Pendant toute la durée du mouvement, les patrons se cachent, fuient la négociation, ce qui n’entache nullement la détermination. Puis, un jour, l’information tombe : les coiffeuses et les barbiers vont obtenir des titres de séjour pendant la durée de l’instruction de la plainte pour traite des êtres humains. Énorme soulagement ressenti par celles et ceux qui entrevoient enfin la possibilité d’une vie normale, sans devoir se cacher de la police ni baisser la tête devant le patron. Le tribunal de commerce prononce également la liquidation de l’entreprise et les salarié·es sont licencié·es.
Décision est prise de lever l’occupation. Immense émotion. Chacune et chacun quitte ce qui était devenu un lieu de vie et de rencontres. Mais pour se retrouver très vite : d’abord parce que le volet judiciaire de l’affaire va durer plusieurs années, et parce que les treize salarié·es décident de se syndiquer à la CGT et d’y militer. Bienvenue !