La distribution dans son ensemble est aujourd’hui en crise. Le commerce physique en France, et à Paris en particulier, traverse des difficultés, de natures différentes. Les patrons le clament à tout-va, mais c’est pour mieux se dédouaner de leurs responsabilités. Focus sur deux enseignes emblématiques du commerce à Paris, Gibert Joseph et le BHV, qui totalisent quelque mille salarié·es dans la capitale et qui sont aujourd’hui dans la tourmente.
Gibert Joseph et le BHV ont en commun de mettre en lumière le rôle central du syndicat et des représentants du personnel, mais aussi les limites qui leur sont posées aujourd’hui et que nous devons travailler à repousser. Gibert Joseph, par exemple, remonte aux attentats de la place Saint-Michel en 1995 pour justifier les fermetures de magasins et les suppressions d’emploi effectuées depuis 2020. La direction du BHV, elle, tente d’expliquer que si l’entreprise est aujourd’hui au bord de la cessation de paiement, la faute en incombe au bailleur, auquel elle ne paie pourtant plus les loyers.
Des patrons qui regardent ailleurs
Or ce sont pourtant bien les actionnaires et les directions qui sont les premiers responsables de la situation de ces deux enseignes. Chez Gibert Joseph, c’est l’immobilisme d’une famille de rentiers, davantage préoccupée par la gestion de ses sociétés immobilières que par l’investissement dans l’outil de travail, qui est la cause réelle de la dégradation économique des magasins. Pour le BHV, les décisions supposément « disruptives » de Frédéric Merlin et de ses acolytes ont non seulement fragilisé une entreprise déjà vacillante mais surtout servi à masquer les malversations financières et les impayés.
Le groupe Gibert Joseph a fait placer en mai dernier la quasi-totalité de ses sociétés en redressement judiciaire par le tribunal des affaires économiques de Paris avant d’annoncer, au cœur du mois de juillet, la suppression de 84 emplois sur 500, dont 30 à Paris. Pour le BHV, c’est un signalement de l’inspection du travail au procureur de la République pour faillite frauduleuse, fruit d’un travail étroit avec les représentants du personnel et les organisations syndicales, qui est à l’origine de l’ouverture imminente d’une procédure devant le même tribunal des affaires économiques de Paris. Il devrait prononcer la mise en redressement.
“Dehors la direction !”
Les sections de l’US Commerce CGT de Paris de ces enseignes ont été les moteurs de la riposte des salarié·es. Chez Gibert Joseph, malgré le contexte du redressement judiciaire, qui permet à la direction et à l’administrateur de « verrouiller » une partie des négociations, les camarades, avec l’appui d’une très large majorité de salarié·es, ont obtenu la diminution d’un tiers des licenciements et le triplement de l’enveloppe destinée à financer les mesures d’accompagnement. Il leur aura fallu conduire des négociations âpres, et exercer un puissant rapport de force, qui a culminé avec l’envahissement par les grévistes des locaux de la direction le 9 septembre.
Au BHV, les salarié·es se sont de nouveau fortement mobilisé·es le vendredi 11 septembre à l’appel de l’ensemble des organisations syndicales de l’entreprise. Tou·tes sont parfaitement conscient·es de l’urgence à agir pour sauver les 700 emplois restants. Dernier épisode en date, le gestionnaire de la complémentaire santé a annoncé suspendre le contrat et donc le remboursement des soins le 30 septembre, après plusieurs mises en demeure afin de recouvrer les cotisations perçues par la société mais non reversées. Le mot d’ordre central était donc : « Dehors la direction ! » L’objectif est maintenant d’obtenir, via un repreneur, un projet de relance de l’activité économiquement et socialement viable. Dans cette attente, la mise sous tutelle de la direction par la désignation d’un administrateur judiciaire devient impérative.
Les germes d’un autre projet de société
La situation actuelle des salarié·es de Gibert Joseph et du BHV amène à un constat et nourrit une réflexion pour notre organisation syndicale. Alors que les risques étaient identifiés par les représentant·es du personnel depuis plusieurs mois sinon plusieurs années, comment-a-t-on pu en arriver là ? Une partie de la réponse réside dans la faiblesse des moyens à disposition des élu·es et des sections syndicales en matière économique pour faire obstacle en amont aux décisions qui mettent en péril l’activité et les emplois.
Les représentant·es du personnel doivent pouvoir contraindre l’employeur. Une piste pourrait être un droit d’alerte pour « danger économique grave et imminent », qui permettrait de faire geler la mise en œuvre de décisions ou de projets préjudiciables à l’emploi. Il ne s’agit pas de prôner une cogestion qui reviendrait à abandonner les principes fondamentaux de notre syndicalisme mais au contraire de le renforcer en lui (re)donnant les moyens d’agir le plus efficacement possible.
À l’approche de l’élection présidentielle, il y a urgence à opposer au programme mortifère du RN un projet de société porté par notre camp social, qui doit accroître les moyens des premiers outils de défense des travailleurs : leur syndicat et leurs représentants.