Parmi les grandes expositions de cette rentrée, celle consacrée à Cézanne au Grand Palais* figure en bonne place. Et si elle en fait évidemment une grande au monstre sacré d’Aix-en-Provence, ses héritiers n’ont pas été oubliés. De l’art, et de l’histoire de l’art. On prend.
Quand en 1860, à l’âge de 21 ans, Paul Cézanne débarque à Paris, délaissant des études de droit que voulait lui infliger son père, il se fait vite remarquer, ne serait-ce que par son accent provençal, « à faire vibrer la vaisselle » selon Auguste Renoir. Tantôt timide, tantôt colérique, jurant comme un charretier, il ne passe pas inaperçu. Sa peinture non plus. Pas dans le monde académique, où évidemment tout ce qui est nouveau dérange, mais chez beaucoup de jeunes peintres de l’époque.
On est dans les prémices de la période impressionniste, et Cézanne est de la partie (« Avec une pomme, je veux étonner Paris »), avec Manet, Monet, Pissarro, Renoir, Sisley, Degas. Il n’est pas l’un des chefs de file du mouvement, mais il sera, plus tard, l’homme de l’après, celui qui va faire la transition entre l’impressionnisme (une révolution en soi) et la peinture moderne. « Notre père à tous », disait Picasso, comme Claude Nougaro le disait de Charles Trenet pour la chanson française. Gauguin voit en lui « un modèle pour mener la lutte contre le réalisme photographique » (dixit les commissaires de l’expo), après que la photographie a remplacé l’une des fonctions de la peinture.
115 séances de pose pour un portrait
« Peindre d’après nature, ce n’est pas copier, c’est réaliser ses sensations. » Cette affirmation de Cézanne pourrait être une définition de l’impressionnisme. Mais il ajoutera : « Traiter la nature par le cylindre, la sphère et le cône. » L’exclamation orne l’un des murs de l’exposition. Remarquons au passage que Picasso va suivre ce chemin en y ajoutant des formes plus « géométriques », plus anguleuses. Et ses Demoiselles d’Avignon, que certains considèrent comme le premier tableau cubiste, ne sont pas sans rappeler les baigneuses que Cézanne a peintes à maintes reprises.
Quant à la nature, Cézanne va vite y retourner. Il ne reste que six ans à Paris, avant de retrouver sa Provence natale, et peindre encore pendant quarante ans, jusqu’à son dernier souffle. « Sa » montagne Sainte-Victoire fera l’objet de plus de quatre-vingt tableaux, comme autant de recherches. Car ses tableaux sont comme des tentatives. On dit qu’il est le champion des toiles inachevées. Mais inachevées pour lui, car nous, nous ne nous en apercevons pas, sauf dans Le Joueur de cartes, qui figure dans l’exposition auprès du célèbre tableau où ils sont deux.
Le célèbre galeriste Ambroise Vollard (dont Cézanne fait un portrait saisissant par ses ocres après pas moins de… cent quinze séances de pose) fait plus que le soutenir : il achète tous ses tableaux, et organisera six expositions durant les dix dernières années de la vie du peintre.
“Figure exemplaire de l’artiste moderne isolé et génial”
Le grand mérite de cette expo est non seulement de nous présenter de nombreuses œuvres du peintre aixois mais aussi de faire la part belle à celles et ceux qui sont ses héritiers, directs ou non : Gauguin, Émile Bernard, Signac (qui moquait les admirateurs : « Cézanne doit effrayer et déplaire »), Paul Sérusier, Pierre Bonnard, Matisse, Vlaminck, Modigliani, Delaunay, Dufy, Derain, Gauguin, Braque et Picasso. Quelle descendance ! Sans oublier Maurice Denis, qui peindra un émouvant Hommage à Cézanne représentant l’artiste au travail dans son jardin des Lauves, où il s’est installé pour y terminer ses jours, juste en face de la Sainte-Victoire. Pas moins de cent quatre-vingt tableaux, dont soixante-dix de Cézanne, pour illustrer cette épopée picturale, où l’on appréciera à loisir la technique du peintre qu’on pourrait définir comme la juxtaposition sur la toile d’énormes pixels.
Une « figure exemplaire de l’artiste moderne isolé et génial ». C’est ainsi que Cézanne nous est présenté dans la première salle de l’exposition. Celui qui fut rejeté par les Beaux-arts mais qui était le promoteur de la peinture moderne. C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre le titre quelque peu ambigu de cette exposition. Le « nous » de ce « Cézanne et nous », qui serait à la fois l’écho des peintres qui se revendiquent de lui, et nous-mêmes qui sommes dans la modernité qu’il suscitait déjà.
* Exposition « Cézanne et nous », Grand Palais, entrée square Jean-Perrin, 17, avenue du Général-Eisenhower, Paris 8e, du mardi au dimanche de 10 heures à 19 h 30 (vendredi jusqu’à 22 heures), jusqu’au 17 janvier 2027, 19 €. Il est vivement conseillé de réserver, sur le site du Grand Palais.