Il ne s’agit pas d’une nouveauté en librairie puisqu’il est paru il y a une vingtaine d’années mais il mérite néanmoins qu’on s’y arrête car c’est un ouvrage que toutes celles et tous ceux qui s’intéressent un peu ou beaucoup à l’histoire du mouvement ouvrier auront plaisir à avoir sur leurs étagères. Il s’agit de Paris ouvrier, sous-titré Des sublimes aux camarades, un livre d’Alain Rustenholz paru aux éditions Parigramme.

Alain Rustenholz est devenu écrivain après avoir tâté du journalisme. Pas un écrivain de fictions, au contraire : le souci de vérité chevillé au corps, c’est à un véritable travail d’historien qu’il se livre dans chacun de ses ouvrages, et surtout sur deux sujets qui lui tiennent à cœur : Paris et la classe ouvrière. Les deux se trouvent réunis dans l’ouvrage qu’on vous propose ici.

Ce qui éblouit d’abord quand on feuillette ce lourd volume (de 360 pages seulement mais fait de papier glacé), c’est la richesse des illustrations (d’où ledit papier). Pas une double page sans une ou plusieurs photos, de personnages, de lieux, d’événements célèbres ou quasi inconnus mais qui vous font plonger dans un Paris qui, durant longtemps, fut un Paris ouvrier qu’on a presque du mal à imaginer aujourd’hui. En 1860, arrivent en tête le 3e et le 11e arrondissement, avec 48 000 ouvriers et ouvrières.

L’auteur a construit son livre en trois séquences. Un chapitre dresse d’abord un tableau général de la classe ouvrière parisienne entre 1850 et 2000. Vient ensuite un lexique où « les mots du prolétariat » – c’est son titre – sont expliqués et documentés. Puis, à cette histoire par les mots succèdent l’histoire par arrondissement, qui constitue le corps principal de ce volume. Aussi, ne vous attendez pas à une histoire racontée de manière chronologique mais à des bouts d’histoire dont un arrondissement, un quartier ou une rue ont été le théâtre, à un ou plusieurs moments.

Un exemple : la rue Mouffetard, dans le 5e arrondissement. On vous apprendra qu’une revue fondée par Élisée Reclus y a son siège au numéro 140 durant les années 1880 ; qu’en 1840, lors d’un vaste mouvement de grève, mille deux cents ouvriers des filatures s’y retrouvent (la rue Mouffetard se prolonge à l’époque par ce qui est aujourd’hui l’avenue des Gobelins) ; qu’en 1900, le n° 76 abrite « La Prolétarienne », une coopérative et une université populaire (deux des trois piliers, avec les syndicats, du monde ouvrier) ; et qu’en 1933, les antifascistes allemands se réunissent au n° 23. Ce qui donne une idée du travail de fourmi auquel a dû se livrer l’auteur pour restituer autant d’informations, et le sens que pourrait prendre une déambulation dans un quartier quand on est bardé de toutes ces connaissances.

On a donc sous les yeux une histoire en puzzle, une géographie de l’histoire, qui va de l’époque des « sublimes », ces ouvriers forts en gueule qui pouvaient subitement décider de ne pas aller bosser (il y avait même une hiérarchie parmi eux), jusqu’aux camarades, sur lesquels il n’est pas besoin d’épiloguer. Et si vous en voulez davantage, sachez qu’Alain Rustenholz a un site Internet* qui enrichit sans cesse son œuvre publiée. Vous y trouverez donc des suppléments à ce livre mais vous pourrez aussi découvrir les autres : De la banlieue rouge au grand Paris, Les Grandes Luttes de la France ouvrière, Paris des pas perdus, Paris des avant-gardes, Paris la ville rêvée de Voltaire, etc.

* alain-rustenholz.net.

Extraits

Paris comptait, en 1847, 342 000 ouvriers, soit 204 000 hommes, 113 000 femmes et 25 000 enfants de plus de 16 ans ; 35,6 % des ouvriers adultes sont donc des femmes, bien longtemps avant les “munitionnettes” de la guerre 1914. En face, 65 000 patrons, parmi lesquels 32 000 travaillent seuls ou emploient seulement un ouvrier. […]

Le premier secteur employeur est le vêtement, avec 90 000 ouvriers. L’habillement est toujours premier en 1860 mais avec 78 000 ouvriers seulement, sous l’effet de la mécanisation. Le secteur du bâtiment, le second, a gagné 30 000 emplois, passant de 41 000 à,71 000, ce qui s’explique par l’extension considérable de la ville. Le troisième, le secteur des métaux, a gagné 16 000 emplois mais, surtout, la prédominance du travail des métaux précieux sur celui des métaux mécaniques s’est renversée, et ces derniers occupent maintenant 60 % des 48 000 métallurgistes.

Le « sublime simple » de Denis Poulot se saoule au moins une fois par quinzaine tandis que, chaque année, il ne travaille que 200 à 225 jours, et fait de trois à cinq patrons. […] Le « vrai sublime » est pire, il ne travaille que 170 jours par an, soit trois jours et demi par semaine.