À l’appel des syndicats CGT (France TV, Radio France, SNJ, France Médias Monde, Ina, Spectacle), dans une salle Hénaff de la Bourse du pleine à craquer, s’est tenue lundi 31 mars une grande soirée de soutien à la grève de deux jours déclenchée en riposte au projet de fusion de l’audiovisuel public piloté par Rachida Dati, ministre de ma Culture, dès son arrivée au gouvernement, et déjà repoussé deux fois. L’enjeu est de taille : la sauvegarde de la diversité de l’information proposée par France Télévisions et Radio France, et celle des emplois car qui dit fusion dit mutualisations et donc réduction des effectifs. Salarié·es, usager·es, tout le monde est concerné. Les personnels, avec la CGT, mobilisés depuis mai 2024 à l’annonce de ce projet, vont multiplier les actions et mobilisations pour préserver de toute menace et de toutes pressions extérieures (économiques et politiques) le service public de l’audiovisuel.
« Elle veut tout casser, on va rien lâcher », pouvait-on lire sur la grande affiche en arrière-plan de la tribune où défilèrent bon nombre de soutiens aux grévistes de l’audiovisuel public : Sophie Binet, l’économiste spécialiste des médias Julia Cagé, la sénatrice Sylvie Robert, Éric Coquerel, Edwy Plenel, Marine Tondelier, Usul, Sophie Taillé-Polian, l’avocat Arié Alimi, Clémentine Autain, Pierre Laurent, Aurélien Saintoul, Monique De Marco ou encore Danielle Simonnet qui rappela judicieusement ces déclarations de Rachida Dati en s’interrogeant sur ce qu’il y a derrière : « Optimiser la coordination éditoriale au quotidien » ou encore « optimiser la polyvalence des journalistes ». C’est sûr qu’en se passant de journalistes spécialisés et en ne faisant plus qu’un seul journal, on va d’une part faire des économies et d’autre part contrôler l’information comme au bon vieux temps de l’ORTF, c’est-à-dire remplir les deux objectifs visés par cette réforme débattue à l’Assemblée nationale à partir du 7 avril.
Le droit à l’information et à la création culturelle
S’il faut se garder de l’idéaliser, le service public de l’audiovisuel reste toujours, quand la presque totalité de la presse écrite appartient à sept milliardaires, la garantie d’une information digne de ce nom (en témoigne la confiance que portent les auditeurs à Radio France) et le cadre d’une création culturelle de haut niveau. Dans ce paysage médiatique inquiétant, qui est l’une des données de la santé démocratique du pays, la puissance publique doit être à la hauteur des enjeux. Il faut lui en donner à la fois la latitude et les moyens. Or, la suppression de la redevance TV a eu pour effet d’assécher les ressources du service public. Car depuis la suppression de la contribution à l’audiovisuel public, le secteur public est financé principalement par le budget de l’État et accessoirement par la publicité (amputée par sa disparition sur France Télévisions entre 20 heures et 6 heures). De l’ordre de quatre milliards d’euros, ces ressources stagnent ou baissent.
Votée à une quasi-unanimité, la loi organique n°2024-1177 du 13 décembre 2024 a en outre pérennisé l’affectation aux organismes du secteur public de la communication audiovisuelle d’une part des impositions de l’État, mais elle ne leur garantit pas nécessairement des ressources suffisantes dans le contexte budgétaire actuel. Pour preuve, la fusion des rédactions nationales de France Télévisions a déjà liquidé les JT nationaux de France 3 et la fusion en régions affaiblit la production originale de chaque antenne. Or, nous avons plus que jamais besoin de pluralisme médiatique dans le service public de l’audiovisuel. C’est sa force.
Un risque d’ingérences éditoriales
La CGT appelle au développement d’une politique publique porteuse d’une grande ambition de service public créatif et diversifié, inscrite dans une ambition démocratique et culturelle à la mesure des enjeux. Soumettre les quatre entreprises publiques France Télévisions, Radio France, France Médias Monde et Ina à une direction unique ne les rendrait pas plus puissantes, mais au contraire beaucoup plus vulnérables aux tentatives de pression politique et économique et aux ingérences éditoriales. Et ce n’est pas un fantasme : Hongrie, Slovaquie, Italie aujourd’hui, Pologne ces dernières années sont autant d’exemples de reprise en main des médias publics par leurs gouvernements.
Scientifiques, chercheurs, politiques, acteurs du milieu économique et social… c’est sur ces médias multiples et complémentaires que les voix de la société civile peuvent se faire entendre, dans le cadre de discussions contradictoires, participant ainsi à la vitalité du débat démocratique. Musique, cinéma, littérature, poésie, théâtre, création sonore… c’est sur ces médias aux formats et visages différents que la richesse du monde artistique et culturel trouve son indispensable caisse de résonance.
Défendre la diversité et la pluralité des points de vue
Les documentaires et reportages de terrain permettent, eux, de porter la parole de milliers de citoyens sur les écrans, les ondes, les plates-formes numériques et les podcasts. On est loin de la télé spectacle et caricaturale des chaînes détenues par Bolloré, qui n’ont qu’un but : diviser le salariat autour des questions d’identité. Quant au sport, si le service public actuel garantit l’accès aux grandes compétitions, il propose aussi une multitude de disciplines, pratiques et compétitions locales. A-t-on envie d’entendre, voir et lire la même chose à travers les grilles de France 24, RFI, France Culture, France Inter, France Info, France 2, France 3, France 4, France 5 ? Que deviendrait le savoir-faire de l’Ina, plébiscité en France et dans le monde, essentiel pour la conservation et la valorisation des archives audiovisuelles ?
Avec cette fusion les citoyens risquent de perdre une pluralité de points de vue, une richesse éditoriale si précieuse à la vie démocratique du pays. Il y a un risque évident d’appauvrissement et de lissage des contenus. Nous constatons déjà par petites touches, sous l’effet des rapprochements en cours, un début d’uniformisation. Ne continuons pas sur cette voie. Chaque antenne, chaque réseau, chaque média du service public a son audience, sa spécificité. C’est pour cela que nous choisissons de les écouter, de les regarder et de les lire quotidiennement. C’est l’ambition même d’un service public de l’audiovisuel qui, par la diversité de ses propositions, tient en respect les grands médias privés.