Le 25 novembre dernier, en baptisant la place située au pied des Buttes-Chaumont du nom de Madeleine Riffaud, les élu·es parisien·nes ont dû avoir un moment de vertige. En levant les yeux vers les hauteurs de ce parc parisien, ils pouvaient imaginer les événements qui s’étaient déroulés là soixante-dix ans ans plus tôt…
Le 23 août 1944, Madeleine a 20 ans, pile, et elle fête son anniversaire de la plus mémorable des manières : à la tête d’une maigre troupe de trois hommes, elle neutralise… un convoi entier de l’armée allemande, entre la gare des Buttes-Chaumont et celle de Ménilmontant, sur ce qui était alors la petite ceinture ferroviaire de Paris. Pour affronter leurs ennemis, nos trois héros, et l’héroïne qui les dirige, ne disposent que d’explosifs sommaires et de feux d’artifices. Ils les jettent sur le petit train alors qu’il traverse un tunnel. Abasourdis, les Allemands se rendent. Bilan : quatre-vingt soldats mis hors d’état de nuire. À la suite de cette opération, Madeleine sera élevée au grade de lieutenant de la Résistance.
Condamnée à mort
Malgré son jeune âge, elle n’en est pas à son premier coup d’éclat. Elle est déjà une miraculée des combats. Entrée chez les Francs-tireurs et partisans (FTP) quelques mois plus tôt, cette Parisienne d’adoption (sa famille est de la Somme) a pris dans la clandestinité le surnom de Rainer. Elle veut, avec ce pseudonyme germanique, rendre hommage au poète Rainer Maria Rilke. Elle ne cessera de le répéter : elle n’a rien contre les Allemands, seulement contre les nazis.
Avant le coup des Buttes-Chaumont, elle participe à une opération intitulée, au sein de l’armée des ombres, « À chacun son Boche ». Cette campagne d’assassinats sert de prélude à la libération de Paris. Le 23 juillet, donc, Madeleine exécute un soldat de la Wehrmacht sur le pont du Solférino. Sans éprouver la moindre joie, témoignera-t-elle bien plus tard, au contraire même, avec du chagrin. Elle est immédiatement appréhendée par un policier collaborateur, Pierre Anquetin, qui la remet à la Gestapo. Elle est torturée et traumatisée pour toujours par les scènes de sévices sur d’autres résistants auxquelles on la force à assister. Enfin, elle est condamnée à mort, puis miraculeusement échangée, quelques heures avant son exécution, contre des militaires allemands détenus par la Résistance.
Du pistolet à la plume
Pendant sa détention, Madeleine écrit plusieurs poèmes. Car si elle a la passion de la liberté et de la justice, elle a aussi l’amour des mots. N’a-t-elle pas malicieusement surnommé son arme de poing Oscar, car « Oscar touche » ? Et son plus gros calibre « Hector », car « Hector tue » ?
Après la libération de Paris, comme elle ne peut s’engager dans l’armée (elle est encore mineure), son destin la mène donc vers la poésie. Elle a un parrain prestigieux, Paul Éluard, rencontré dans la mouvance du Parti communiste. Il publie son premier recueil de poèmes, Poing fermé, en 1945. Madeleine vient à peine de quitter sa vingtième année, et n’a pas perdu son temps. Elle va continuer à se consacrer à l’écriture et à « l’esprit de résistance », qu’elle veut perpétuer au-delà de la Libération. Elle se consacre aux luttes d’indépendance, en Indochine et en Algérie, où elle est visée par un attentat de l’OAS. Elle écrit pour le quotidien communiste Ce soir, dirigé par Louis Aragon, et surtout pour La Vie ouvrière, le journal de la CGT pour lequel elle effectuera de nombreux reportages. Elle adhère aussi au SNJ-CGT, dont elle deviendra évidemment l’une des plus marquantes figures. Et couvrira ensuite la guerre du Vietnam.
Jusqu’au bout de sa vie
Son « esprit de résistance » la conduit à suivre également les luttes syndicales dans l’Hexagone, notamment les grandes grèves de 1947 et 1948. Partout où l’injustice avance, Madeleine se dresse sur sa route. Ainsi, en 1974, un ancien camarade de la clandestinité, le professeur de médecine Jean Roujeau, lui conseille de se pencher sur l’état déplorable des hôpitaux. Elle se lance alors dans le « journalisme clandestin ». Se faisant embaucher au bas de l’échelle, à l’hôpital Broussais, elle tire de cette expérience Les Linges de nuit (réédité aux éditions Michel Lafon), un livre témoignage dénonçant les conditions de travail indignes dans la fonction publique médicale. Il se vendra à un million d’exemplaires.
Et elle ne lâche jamais rien. En 2022, à 98 ans, elle se rappellera encore au bon souvenir de l’administration de l’AP-HP. Hospitalisée aux urgences, elle écrira à l’hôpital Lariboisière pour se plaindre d’avoir passé une nuit sur un brancard, sans même avoir reçu un verre d’eau. Ce n’est pas pour elle qu’elle prend la parole, précise-t-elle dans sa lettre, mais pour toutes et tous les anonymes qui subissent le même sort.
Madeleine Riffaud s’est éteinte le 6 novembre 2024, après plus d’un siècle de vie et de combats. Pensez à elle, quand vos pas vous mèneront aux Buttes-Chaumont.