Bienvenue au pays du management enchanté ! Tant auprès de ses clients que de ses employé·es, la chaîne géante d’articles de sport Décathlon – cent mille salarié·es dans le monde, vingt mille en France – jouit d’une excellente image. Les enquêtes des journaux économiques la mettent régulièrement en tête des boîtes où il fait bon travailler. Alors, les sociologues Maxime Quijoux et Karel Yon ont eu l’idée de passer trois mois en CDD dans l’un des magasins à l’enseigne bleue, pour mieux comprendre les ressorts de ce succès…

La courte enquête rédigée par les sociologues Maxime Quijoux et Karel Yon après leur expérience chez Décathlon* est une plongée dans une entreprise qui se veut ouvertement innovante, conviviale et même ludique dans ses pratiques quotidiennes. Ainsi, dans un magasin Décathlon, du vendeur en contrat court au directeur, tout le monde se sourit, se tutoie, mange ensemble, sans souci – au moins apparent – de la hiérarchie. Au contraire, même : une sorte d’égalité symbolique est soigneusement mise en scène. Il n’est pas rare de croiser les cadres et le directeur du magasin lui-même en train de réapprovisionner un rayon ou de participer au « dispatch » des marchandises lors de leur réception en compagnie des employé·es. Tout le monde doit mettre la main à la pâte, c’est le credo de Décathlon, hérité du paternalisme de Gérard Mulliez, le fondateur de la marque. Et dans la bonne humeur ! « Alors qu’elle est sans doute la tâche physique la plus pénible, la réception de la marchandise se transforme ainsi régulièrement en moment de distraction, permis par la musique, les blagues potaches et l’effervescence collective », constatent Quijoux et Yon. Plus profondément, soulignent les deux sociologues, l’accent est mis ici sur les initiatives individuelles et l’autonomie des salarié·es. Par exemple, ce sont les chefs de rayon et non leurs supérieurs qui décident quels produits ils vont promouvoir et sur lesquels ils vont proposer des soldes.

Trop kiffant !

Alors, Décathlon est-elle vraiment une entreprise « trop kiffante », pour reprendre les mots d’un vendeur ? À y regarder de plus près, c’est moins idyllique que cela. Quijoux et Yon montrent comment, derrière le joyeux slogan de l’entreprise – « Vivre sa passion tous les jours » – s’exerce une pression constante sur les salarié·es. Ainsi, notent-ils, chez Décathlon, les rémunérations de base sont plutôt faibles. Quant aux primes qui les complètent, elles sont sans cesse réévaluées et distribuées selon les performances des un·es et des autres. Par exemple, pour récupérer une tête de gondole (et les ventes qui vont avec), il faut sans état d’âme « faire passer son collègue au fond du magasin », raconte une vendeuse. Vive la compétition ! Mais malheur aux vaincu·es, celles et ceux qui manquent d’initiative. Comme cette vendeuse qui témoigne avec amertume : « Ça fait vingt ans que je suis là, mais comme je n’ai pas fait, entre guillemets, autre chose que mon métier, eh bien ! ils estiment que je ne peux pas être augmentée. […] Mon expérience n’est pas reconnue. »

Pour réussir chez Décathlon, il faut apporter plus que son métier. Il faut penser et rêver Décathlon ! Cette pression sur les salarié·es maison, rien ne l’incarne mieux que l’entretien individuel qu’ils subissent très régulièrement (jusqu’à une fois par mois) et dont dépendent, là encore, des primes. Il semble parfois confiner au pire des conditionnements. Par exemple, entre deux questions sur ses compétences, un responsable demandera soudain à son subordonné : « C’est quoi ton rêve ? » Car, soulignent les auteurs, ici, « l’injonction à se projeter est centrale dans les attentes de l’entreprise ». Malheur à celui qui ne répond pas. Le jugement sera immédiat : « Attends, tu n’as pas de rêve tout de suite ? Moi, ça me dérange un peu. » C’est ainsi, « même les employé·es recruté·es dans une optique de coup de pouce […] doivent faire preuve d’ambition et de disponibilité », concluent les deux sociologues.

Du rêve à la grève

Fatigué·es de ce type d’injonctions envahissantes, nombre de salarié·es (surtout parmi les ancien·nes) décident de s’y soustraire, quitte à renoncer à tout avancement. Ils et elles estiment devoir leur travail à l’entreprise, mais rien de plus, et certainement pas leurs rêves. Pour obtenir le meilleur de Décathlon, ils et elles se tourneront plutôt vers les revendications et les grèves, comme il y en a eu dans plusieurs magasins, en mai et en décembre 2025.

* Gilets bleus. Les faux-semblants de l’autonomie au travail à Décathlon, par Maxime Quijoux et Karel Yon, éditions Raison d’agir.