Cette année marque le 90e anniversaire des conquis sociaux du Front populaire. S’ils sont assez bien connus (généralisation des conventions collectives, semaine de 40 heures, 15 jours de congés payés…), comme les grèves massives déclenchées au lendemain de la victoire électorale qui ont arraché ces conquêtes, le chemin qui a permis ces succès l’est beaucoup moins. Il faut remonter à la crise économique des années trente, suuite au krach boursier de New York en 1929…
Contrairement à d’autres pays européens, en France, les conséquences de la crise économique se font surtout sentir à partir de 1931 : forte baisse de la production industrielle, chute des prix des produits agricoles. En même temps, la concentration capitaliste s’accélère, tout comme sa financiarisation. Par exemple, les dividendes progressent de 28 % sur la période 1930-1935 alors même que les profits des entreprises cotées en bourse diminuent de 60 %. Les capitalistes ont ainsi accru l’exploitation des travailleurs et travailleuses pour renforcer la rente des actionnaires.
Conséquences : une forte hausse de la paupérisation et du chômage, qui bouscule la société française. Et qui remet aussi en cause les analyses politiques, en particulier à gauche. Du côté réformiste, autour du pôle CGT/SFIO, on peine à sortir d’une logique de « lobbying », malgré les désillusions. Les lois sur les assurances sociales de 1928 et 1930 ne produisent pas les effets escomptés, notamment en raison du nombre croissant de chômeur·ses. Du côté des révolutionnaires (CGTU/PCF), installés dans une logique d’affrontement « classe contre classe » qui range les réformistes dans le camp du capital, la désillusion est également de mise. Si la crise économique devait en théorie renforcer la combattivité et l’esprit révolutionnaire des masses populaires et en particulier de la classe ouvrière, force est de constater que ce n’est pas le cas : les grèves sont en recul et sévèrement réprimées. Malgré la situation, les deux grands courants du mouvement ouvrier ne changent pas fondamentalement de pratique et sous-estiment mêmement le danger de l’extrême droite.
Mais la prise de pouvoir par les nazis en Allemagne, pays où le mouvement ouvrier est le mieux organisé et le plus puissant, est un véritable choc. La prise de conscience du danger fasciste est profonde, renforcée quand, le 6 février 1934, les ligues fascistes tentent un coup de force contre l’Assemblée nationale. La réaction est immédiate. Côté communiste, on lance un appel à la grève et à manifester le 9 février, et un second pour le 12 février, à l’initiative la SFIO et la CGT.
La volonté unitaire des masses populaires
Cette journée du 12 février va être massivement suivie partout en France et rendre visible la volonté unitaire des masses populaires. À Paris, les deux cortèges CGTU/PCF et CGT/SFIO fusionnent aux cris de « Unité ! » à l’arrivée, place de la Nation. Sont ainsi posées les bases du Rassemblement populaire qui deviendra ensuite le Front populaire. Pendant deux ans va se développer un mouvement revendicatif, social et politique profondément unitaire, qui va ancrer une nouvelle culture politique de lutte et de masse. La tentative de coup de force de l’extrême droite du 6 février a réveillé l’attachement populaire à la République et aux libertés démocratiques. En 1934, celle-ci n’est pas si vieille, et perdurent dans les mémoires de toutes les générations les souvenirs des batailles pour l’idéal républicain de la fin du xixe siècle et du début du xxe.
À cet attachement à la République se mêle un pacifisme ardent né du traumatisme toujours vivace de la boucherie de 14-18 qui irrigue l’antifascisme populaire, le fascisme étant vu à raison comme la principale menace pour la paix. Enfin, ces deux éléments rencontrent les aspirations du mouvement ouvrier à changer la société, aspirations qui, malgré les divergences, restent un trait d’union entre ouvriers communistes et socialistes. C’est sur ces grandes lignes fusionnant différentes traditions politiques que se construisent les mobilisations populaires et politiques qui aboutissent à une première victoire du Front populaire aux élections municipales de 1935.
La poursuite de ce processus, avec la réunification de la CGT et de la CGTU, donne l’élan qui permet la victoire électorale aux élections législatives des 26 avril et 3 mai ainsi que le déclenchement et la convergence de grèves dans tous les secteurs et sur tout le territoire, qui permettront les grandes conquêtes dont nous célébrons les 90 ans. Ce grand rassemblement, unitaire dès son origine, qui a mêlé dans un même souffle épique traditions progressistes, revendications immédiates et aspirations révolutionnaires est riche de leçons, dont nous devons nous inspirer à l’heure où la menace fasciste est redevenue d’une cruelle actualité.