La Mairie de Paris donne à voir plus d’une centaine de tirages du grand artiste brésilien mondialement reconnu, décédé l’an dernier à Neuilly. Quand l’art et l’humanité ne font qu’un. Un hommage rendu à celui qui rendait hommage aux travailleurs et à la nature.

C’est une véritable rétrospective de l’œuvre du photographe brésilien Sebastião Salgado, disparu l’an dernier, que nous propose la Mairie de Paris. Cent quatorze tirages couvrant une période qui commence au début des années quatre-vingt et qui s’achève en 2024, quand la même Mairie de Paris propose à cet artiste, parisien de cœur, de réaliser une série de photographies de la capitale. Ce sera sa dernière œuvre.

Dernière œuvre d’une vie à capter sur la pellicule l’humanité partout dans le monde. Un tour du monde, donc, mais pas « de carte postale », plutôt le monde du labeur, de la misère souvent, comme pour rappeler à tous que ce monde-là existe aussi et surtout. Que ce soit au Brésil, avec ses célèbres clichés montrant des milliers de pauvres hères remontant d’un gigantesque trou de dizaines de mètres de profondeur – une mine d’or –, sur des échelles invraisemblables, de lourds sacs sur leurs épaules. Des sacs qui contiendront parfois une once du précieux métal, mais souvent rien qui vaille. Ou encore au Koweït où des ouvriers, entièrement recouverts de pétrole, s’acharnent à fixer une énorme pièce métallique au bout d’un pipe-line.

“L’homme est noble partout”

« Je voudrais, écrivait Sebastião Salgado, que celui qui regarde mes images sente que l’homme est noble partout. » Partout, c’est au Soudan, où il nous montre un instituteur –sans doute improvisé – faisant l’école sous un arbre à quelques gamins assis par terre. En Inde, où les quais de u métro de Mumbai sont bondés. Au Mexique, où l’on perçoit au loin le mur de Trump. Au Koweït encore, durant la guerre menée par l’Irak, où un soldat irakien mort carbonisé gît dans une position aussi grotesque que tragique. Au Rwanda, où des réfugié·es survivent dans des conditions abominables et en Bolivie, dans les mines d’étain. Les ouvriers des cokeries n’échappent pas à son objectif, que ce soit à Dunkerque, en Ukraine ou au Kazaksthan, ni les coupeurs de canne de Cuba. Non plus que cette cohorte de paysans sans terre qui viennent, avec détermination, occuper une ferme au Brésil, tous munis – armés –d’une faux.

Le monde du travail, donc, encore et toujours. Mais Sebastião Salgado est également un grand admirateur de la nature et son défenseur. Au Brésil, il a créé une ONG qui a planté quatre millions d’arbres sur une terre agonisante de surexploitation. La nature, il l’a photographiée partout et sous tous les angles, avec l’œil de l’artiste qu’il est. De près, comme cette patte d’alligator qu’on pourrait prendre pour un bijou, ou de loin avec les arabesques ou les surprises géométriques que prennent parfois ses formes. Dans l’Antarctique, au Canada, en Libye, en Indonésie, en Papouasie-Nouvelle-Guinée où l’on construit sa maison au sommet des arbres, en Namibie où il surprend un léopard en train de s’abreuver ou en Zambie devant un troupeau de buffles. Car il s’intéresse aussi, bien entendu, à la faune. Par exemple avec ces albatros et ces éléphants de mer de Géorgie du Sud, ou ces colonies de manchots sur un glacier de Patagonie.

Déclic

Et puis, bien sûr, Paris, son dernier travail. Le Paris que l’on connaît, mais vu par l’œil de l’artiste, du canal Saint-Martin qu’il aimait tant en passant par l’île de la Cité et jusqu’à la petite ceinture. Avec ce noir et blanc qui donne l’impression de voir le Paris d’aujourd’hui sur des photos anciennes.

Une expo comme un résumé de son œuvre, reconnaissable entre toutes, avec une maîtrise magistrale du noir et blanc, des cadrages créant l’émotion et l’art subtil de capter à la fois la condition humaine et le trésor mis à mal de la nature. Et pourtant, ce n’est pas à la photo que Sebastião Salgado était destiné. Né en 1944 au Brésil, il fait des études d’économie. Militant des Jeunesses communistes, il doit fuir la dictature brésilienne et débarque à Paris avec sa femme. Il y continue ses études d’économie puis est embauché par l’Organisation internationale du café. Dans son travail, il est amené à prendre des photos. Et là, le… déclic : « Je me suis aperçu que les images me donnaient dix fois plus de plaisir que les rapports économiques. » L’autodidacte commence à travailler pour Sygma, Gamma, Magnum. C’était parti pour le plaisir. Et le nôtre.

• Expo-hommage à Sebastião Salgado, à l’hôtel de ville de Paris, entrée par le 3, rue de Lobau, jusqu’au 30 mai 2026. Attention : c’est gratuit mais il faut réserver son créneau horaire (sur le site de la Mairie de Paris), et les créneaux affichent rapidement complet.