C’est une plongée saisissante dans l’univers des centres de rétention administrative que ce livre de la sociologue Louise Tassin, Comme on les enferme (éditions La Découverte). Et en même temps un miroir de ce qu’est la politique française en matière d’immigration. Aperçu.
Pour M. Leroy, gestionnaire du centre de rétention administrative (CRA) de Molnay*, un sou est un sou. Quand Louise Tassin l’interroge, il explique que chaque « retenu » (on appelle ainsi les étrangers en situation irrégulière gardés dans le centre) revient actuellement à 41 € par jour. Mais M. Leroy s’est fixé un objectif plus ambitieux, qu’il confie avec une curieuse gourmandise : « Je veux absolument descendre en dessous des 40 €, et je vais y arriver. » Pour cela, toutes les économies sont bonnes. Les portions des repas sont calibrées au plus juste. Les dépenses de loisirs limitées au minimum, même les plus modestes : pour jouer dans la cour, il y aura « moins de ballons, par exemple ». Et on sacrifie l’hygiène : pour être réparé, un lavabo détraqué attendra des travaux généraux prévus deux mois plus tard.
Un monde invisible
En attendant leur hypothétique reconduite à la frontière, ou leur régularisation, les étrangers doivent coûter le moins cher possible. Et aussi passer inaperçus. À Molnay, en région parisienne, le CRA s’est ainsi installé dans des bâtiments à l’écart de toute vie sociale, et donc des regards indiscrets. Ici, quelque cent cinquante étrangers sont soumis à la rétention administrative, ainsi qu’au désespoir qui en découle et qui se manifeste par une alternance d’ennui et de colère, scandée par des émeutes, des incendies, des tentatives de suicide, ou encore, plus banalement, par une distribution soutenue de Valium.
En 2012, Louise Tassin a initié une enquête sur les centres de rétention en France et à l’étranger. Elle a interrogé des migrant·es, mais aussi des policier·es chargé·es de les surveiller, des soignant·es qui veillent sur leur santé, des bénévoles des associations et des avocat·es qui les soutiennent dans leurs démarches. Surtout, son livre s’attache au quotidien des travailleurs et travailleuses les plus ignoré·es mais aussi les plus essentiel·les des centres de rétention : les agent·es d’accueil. On nomme ainsi les hommes et, majoritairement, les femmes qui s’occupent du linge, des repas, de l’intendance, et surtout de servir d’interface entre les étrangers et l’administration.
Racisme
À l’inverse des policiers, qui passent leurs journées dans une partie isolée des bâtiments, surveillant les « retenus » à l’aide de caméras, les agentes, elles, sont en première ligne. Leur bureau est littéralement collé au salon où les étrangers passent leur temps. Elles accueillent à travers un Hygiaphone toutes leurs doléances : un briquet pour allumer une cigarette, une demande de rendez-vous avec un soignant… Ce peut aussi être un mot de réconfort, qu’elles glisseront à un pensionnaire au bout du rouleau.
Il n’est pas rare que les agentes soient prévenues en pleine nuit par un coup de fil de leur supérieur que le centre aura besoin d’elles le lendemain matin à 6 h 30, alors qu’elles habitent au diable. Elles ne sont pas employées par le CRA mais par deux sociétés sous-traitantes, appelées dans le livre Primo et Clean’Up, et qui rendent plus faciles les économies chères à M. Leroy. Et plus extensible aussi le contenu de leur mission. Parler arabe aux retenus, par exemple, est interdit par le règlement, mais l’administration est bien contente que des agentes connaissent cette langue et puissent l’employer avec des retenus qui ne parlent pas français. Alors, les policiers ferment les yeux. mais les plus obtus d’entre eux lâchent à l’occasion des blagues racistes à l’encontre des retenus comme des agentes. Les uns et les autres, à leurs yeux, ne sont-ils pas dans le même sac ?
Dignité
Un jour, Rim, une des agentes, s’inquiète du moral d’un Marocain menacé d’expulsion. Elle a un pressentiment et le suit, avant de le surprendre, à temps, en train de passer un drap autour de son cou. « C’est pas à moi de faire ça », dit-elle un peu plus tard, agacée et choquée. « La police, elle est là pour quoi ? »
Dans leur immense majorité, ces agentes sont étrangères ou d’origine étrangère. Beaucoup d’entre elles ont même été en situation irrégulière dans une vie antérieure, avant d’avoir des papiers. Pas étonnant que ce sale boulot, aux lisières de l’État de droit, leur échoie. Et elles s’en acquittent avec une poignante dignité.
* Les noms des lieux et des intervenants ont été changés par l’auteure pour respecter leur anonymat.