Pour découvrir ou redécouvrir le tango argentin authentique, le Théâtre Montparnasse offre sa scène à des artistes non moins authentiques pour nous raconter – encore une histoire d’immigration – son arrivée à Paris il y a cent ans. Danse comme musique, c’est beau et bouleversant.

Trois musicien·nes + une chanteuse + six danseurs et danseuses = dix bonnes raisons d’aller voir « ¡Tango! ». Et même une onzième si on y ajoute, lus en voix off, des textes de Julio Cortázar ou d’Horacio Ferrer. Un spectacle total qui ne vous emmène pas à Buenos Aires mais qui fait le chemin inverse : l’exil d’Argentins et Argentines à Paris qui, dans le Montparnasse des années vingt, nous a apporté le tango, dont la musique et la danse continuent de nous bouleverser.

C’est cette histoire-là qui nous est racontée, alors que le tango est né d’un autre exil. Né dans les quartiers pauvres et hétéroclites de Buenos Aires, il est le fruit d’un mélange de cultures, une danse de salon (valse, mazurka…) revisitée par des rythmes et des figures africains, cubains et européens, notamment italiens et espagnols, pays d’où sont partis de pauvres bougres qui pensaient trouver l’eldorado en Argentine mais qui ne réussirent pas à se départir de leur misère. Bien souvent, faute de femmes, les hommes dansaient entre eux – et le spectacle nous le rappelle aussi. Peut-être faut-il chercher là le fait que chacun des deux partenaires garde une liberté d’improvisation et ne se laisse guider que s’il le veut bien. Peut-être est-ce également l’origine de la « mâle attitude » dont font preuve les danseuses, qui ne sont pourtant jamais aussi féminines que dans ces instants chorégraphiques.

Je t’aime moi non plus

L’homme paraît maîtriser, la femme semble soumise. Puis elle réagit, passe de la langueur à la détermination. La cuisse soudain à l’horizontale, l’autre jambe tendue dans une diagonale qui assaille le cavalier. Celui-ci perd de sa superbe et ne retrouve un peu d’avantage qu’en assurant un équilibre un temps mis en péril. Souplesse, félinité et féminité d’un côté, conduite préméditée et prudente de l’autre. Elle avance, il s’efface ; elle se redresse, il la renverse. L’homme mène, certes, mais où la femme veut aller. Lorsqu’il est douceur, elle n’est que muscle. C’est une Carmen, sans le rire ni la provocation.

Les visages sont impassibles car ce qui se passe est grave. En ces instants, on penserait que deux destins se jouent. « On ne voit que des figures qui s’ennuient et des derrières qui s’amusent », s’était exclamé Georges Clemenceau devant une démonstration de tango argentin. Non, les visages ne reflètent pas l’ennui, mais la concentration, et, oui, ce sont bien les corps qui parlent. Les corps entiers, pas seulement les fessiers, Monsieur Clemenceau. L’homme ne guide pas avec les bras mais avec le buste, et chacun s’exprime en toute liberté car aucun des partenaires ne fait supporter à l’autre son propre poids.

Il faut donc, entre partenaires, se laisser deviner, un peu mais pas trop, et parvenir à faire cohabiter deux libertés, car, contrairement au « tango », qu’on devrait préciser « de salon », constitué d’une série limitée de pas et de figures, le « tango argentin » n’en a pas. Il est une improvisation permanente. Argentin ? Si son nom n’est pas volé, il oublie cependant une partie de son berceau, l’Uruguay, qui lui donnera notamment de grands compositeurs.

“Nous sommes tous nés dans l’exil de quelqu’un”

À l’origine, ce tango est une danse des bouges et des tripots, une danse immorale, ou plus exactement considérée comme telle. Puis il s’extirpe des bas-fonds pour le plus grand plaisir de celles et ceux qui veulent, pour un instant, s’encanailler. Et finira par faire son entrée dans les salles de spectacle les plus prestigieuses de la planète. Un itinéraire semblable à celui du jazz, qui était lui aussi jugé comme étant une musique de dépravés avant de conquérir peu à peu ses lettres de noblesse – au point d’avoir dans ses rangs un Duke (Ellington) ou un Count (Basie).

Le mot de la fin au metteur en scène, Marcial di Fonzo Bo : « La ville de Buenos Aires est faite d’un mélange singulier de cultures éparses, radicales, génialement entremêlées… L’accent de sa langue, l’architecture de ses rues, ses visages, traduisent le projet d’une petite Europe du début du XXe siècle, au moment où des milliers de prolétaires arrivaient dans son port, avec comme seul bagage l’utopie de leurs rêves. Un paysage où il était permis d’entrer et d’y rester. Aujourd’hui, à Paris, la nostalgie de cette ville nous guette au quotidien. Est-ce que parce que là-bas nous sommes tous nés dans l’exil de quelqu’un ? Ce spectacle est un hommage à tous ceux et celles qui ont su traduire en musique, en littérature, en images, l’âme déchirante de cette ville magnifique, tragique et géniale. »

• « ¡Tango! », Théâtre Montparnasse, 31, rue de la Gaîté, Paris 14e, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 16 heures. Jusqu’au 12 juillet. Places de 25 à 59 €.