Le dernier ouvrage du sociologue Baptiste Giraud, Réapprendre à faire grève (Puf), est le fruit d’une étude menée à l’US CGT Commerce de Paris il y a une vingtaine d’années, mais analysée avec les lunettes actuelles, après le mouvement sur les retraites de 2023. Loin d’être un manuel du gréviste, le livre s’attache plutôt à comprendre les conditions du démarrage, de la tenue et de la fin de plusieurs grèves, dans ce secteur particulier qu’est le commerce, et au cœur de cette structure singulière qu’est l’US CGT Commerce de Paris.

L’originalité de l’ouvrage tient notamment dans sa première moitié, qui suit la vie quotidienne de l’US, sous l’angle de la grève, certes, mais avec toutes ses contraintes quotidiennes : les permanents qui doivent répartir leur temps entre le suivi des problèmes individuels, l’accompagnement des élu·es, les formations syndicales, les luttes. Mais aussi les camarades syndicalistes qui, dans les boîtes, hésitent, ne savent pas si c’est le moment d’appeler à la grève, ont peur de ne pas être suivis, n’ont pas l’habitude, sautent dans l’inconnu… C’est l’intérêt majeur de ce livre que de suivre non seulement trois conflits longs passés sous les radars médiatiques mais aussi des conflits très courts, des débrayages ou même de simples appels à la grève jamais exécutés parce qu’ils ont suffi à mettre une pression suffisante sur l’employeur pour négocier.

La singularité de l’US CGT Commerce de Paris

Les conditions de la possibilité de ces actions sont étudiées. À côté du sujet habituel des profils sociologiques des animatrices et animateurs des grèves, à côté de la description de l’événement déclencheur – souvent lié à l’arbitraire patronal et à une réorganisation du travail –, une autre condition importante apparaît au fil des pages : l’existence de cette structure, singulière dans la CGT, qu’est l’US CGT Commerce de Paris.

Dans le secteur du commerce, de l’hôtellerie, de la restauration, les entreprises sont en général de taille petite ou moyenne, les salarié·es sont éparpillé·es, la convention collective est indigente, le droit du travail n’est souvent même pas respecté. Ce secteur préfigurait, bien avant qu’on le théorise, ce que le néolibéralisme a fait partout dans le monde du travail. Il est courant aujourd’hui de décrire les évolutions du capitalisme par l’explosion et la dissémination des collectifs de travail. Cela est lié aux chaînes de sous-traitance, au recours accru à l’intérim, à la multiplication des statuts des travailleurs, aux privatisations, à l’ouverture à la concurrence de secteurs autrefois monopoles d’état, etc. Le modèle de la grande entreprise, publique ou privée, est en grande partie derrière nous. Et face à ces chamboulements, la CGT doit répondre par des modifications de structure.

“Faire classe”

Par chance, certains secteurs étaient déjà structurés ainsi, et c’est le cas du commerce. La structuration efficace de l’US CGT Commerce de Paris peut donc nous donner des pistes applicables dans bien d’autres champs. Une structure unique, pour tout le secteur professionnel et pour tout le département, permet de mutualiser les moyens et les expériences. C’est ainsi que l’US avait, et a toujours, plusieurs permanent·es issu·es des entreprises. Ces permanent·es assurent la vie de l’US au quotidien, accueillent les salarié·es, forment les syndicalistes, accompagnent et conseillent, notamment lors des grèves. Cette structure est indispensable pour que les expériences acquises soient transmises, et pour que les camarades, dans chaque entreprise, puissent être accompagné·es.

Si l’on compare ce modèle à celui, encore trop classique à la CGT, du syndicat d’entreprise, le tableau est sans appel. Si le syndicat d’entreprise a pu être utile à une époque où la norme était encore aux grandes entreprises concentrant les travailleuses et les travailleurs sur quelques sites, sous un même statut et avec un même employeur, force est de constater que ce modèle a fait son temps. Il est difficilement justifiable de conserver, dans certains endroits, des moyens syndicaux qui ne bénéficient plus qu’au reliquat des salarié·es de ces entreprises. Il faut au contraire mutualiser ces moyens, les mettre en commun. C’est ainsi que l’on peut construire des structures syndicales professionnelles et territoriales viables, qui s’adressent à l’ensemble des salarié·es du secteur et du lieu. Cela permet non seulement de ne laisser personne de côté, mais aussi de « faire classe », en étant dans le même syndicat que les salarié·es de la boîte concurrente.

C’est cela un syndicalisme de classe, un syndicalisme qui s’évertue, dans sa structuration même, à casser les corporatismes. C’est aussi cela un syndicalisme de masse, un syndicalisme qui se donne les moyens d’accueillir et de faire une place à tous et toutes les exploité·es, pour construire ensemble les luttes de demain.