Difficile d’imaginer la France sans sa Sécurité sociale. Pourtant, avant 1945, elle n’existait pas. Aujourd’hui, la Sécu, c’est 660 milliards d’euros de budget, 150 000 agents, 68 millions de bénéficiaires. Une expérience de gestion ouvrière et démocratique qui a tellement bien fonctionné qu’elle s’est retrouvée en très peu de temps à gérer un budget bien supérieur à celui de l’État. Cette remise en question des enjeux de pouvoir a toujours été insupportable pour le patronat de la finance et les gouvernements bourgeois qui le soutiennent. C’est la raison pour laquelle les attaques et les tentatives de démantèlement contre cette institution ont été incessantes, et se poursuivent de plus belle aujourd’hui.

La Sécurité sociale, il convient de le rappeler, c’est avant tout une expérience pratique du communisme à la française, une gigantesque entreprise de mise en commun, de partage, de protection et de solidarité mutuelles à une échelle encore jamais vue dans notre pays. Les citoyens se sont mis d’accord pour partager le fruit de leur travail, d’accord pour vivre dans un monde solidaire, où tous peuvent compter sur chacun, où chacun cotise en fonction de ses moyens et où chacun reçoit en fonction de ses besoins. C’est un ministre communiste et secrétaire général de la Fdération CGT des métaux, Ambroise Croizat, qui, avec l’appui sur le terrain de millions de syndiqués CGT, de centaines de milliers d’adhérents au PCF, de dizaines de députés, a su et a pu mettre en œuvre ce projet de société nouvelle qui concrétisait l’aspiration de notre peuple à un ordre social de paix, de fraternité, de progrès et de justice, après les souffrances et les épreuves endurées sous l’Occupation.

Ambroise Croizat, le ministre des travailleurs

Suite aux élections législatives de fin octobre 1945, qui font du Parti communiste le premier parti de France, Ambroise Croizat sera nommé ministre, avec quatre autres membres du Parti communiste. Il aura la charge de donner une existence réelle et concrète à cette « sécurité sociale ». Pour cela, il va faire ce qu’il sait faire le mieux : l’ex-ouvrier métallo, au long parcours de syndicaliste, va s’adresser au monde des travailleurs. Le message qu’il leur fait passer, c’est que la « Sécu » n’est pas qu’une affaire de lois et de décrets, qu’elle a besoin de leurs mains, et que rien ne se fera sans eux.

Sur leur temps libre, ils vont s’engager, militants communistes cégétistes en tête, à la construction de cet édifice qui verra le jour en un temps record et transformera rapidement la vie des Françaises et des Français. Une des préoccupations principales des promoteurs de cette institution était de sortir du secteur marchand ce qui relevait de la santé. Et pour la financer, leur choix s’est porté sur la cotisation sociale, ce qui permettait un fonctionnement autonome, sans la tutelle d’un État en lequel ils n’avaient pas une confiance absolue, et sans aucune emprise de la finance avide de rentabilité jusqu’à la dérive. Si l’on ajoute que les instances décisionnaires étaient composées à 75 % de représentants des assurés sociaux et à 25 % du patronat, on mesure l’originalité du système français de sécurité sociale.

La Carte bleue à la place de la Carte vitale : voilà la volonté du Medef et de la droite

Bien sûr, la situation actuelle n’est pas comparable à celle de 1945, et les besoins ne sont plus les mêmes. Mais quand on réfléchit au système de protection sociale dont nous avons besoin aujourd’hui, nous ferions bien de nous inspirer du modèle initial car cela permettrait de remettre de la démocratie dans cette institution à laquelle les Français·es sont si attachés et de la pérenniser. Et rappeler que toute logique de rentabilité financière et de garantie assurantielle est incompatible avec les principes de solidarité et d’universalité inhérents à l’esprit de la Sécu. Si le cap n’est pas redressé à temps, cela nous conduira inévitablement à un système à l’américaine, où la Carte bleue remplace la Carte vitale.

La Sécu est attaquée, dénigrée, ringardisée par ceux qui voudraient nous faire revenir à l’avant-guerre, ces représentants de la bourgeoisie imbibés de naphtaline, opposés au progrès social et à la modernité. Cette belle et grande dame est attaquée violemment, constamment, et depuis sa naissance. Car l’histoire de la Sécu suit celle de la lutte des classes, du rapport violent entre le Capital et le Travail, qui s’affrontent depuis la révolution industrielle.

Du Medef au RN en passant par les macronistes, un seul mot d’ordre : détricoter l’œuvre du CNR

De grignotages en renoncements et en abandons, les organisations patronales, avec l’aide de l’État bourgeois qui les a chaque fois accompagnées, a tout fait pour confisquer progressivement cette manne financière qui lui échappe encore et qui représente chaque année des centaines de milliards d’euros. Ils ont tout fait pour vider de son contenu ce qu’ils considèrent toujours comme une absurdité sociale et une anomalie historique. Les attaques de Gabriel Attal aujourd’hui et du CNPF de Gattaz d’alors contre notre modèle social et les acquis du Conseil national de la Résistance sont les mêmes, avec les mêmes mots. Aujourd’hui, les 88 milliards de cadeaux faits par l’État aux entreprises en exonérations de cotisations sociales constituent une remise en question du financement de la Sécu.

Mais il n’y a pas que ça. Il faut rappeler les ordonnances de 1967, qui donnèrent la gestion des caisses au patronat et à l’État en supprimant les élections aux conseils d’administration par les travailleur·ses salarié·es. Ainsi que la mise en place de la CSG par Michel Rocard, qui a poussé toujours plus loin la volonté d’étatiser la Sécurité sociale en remplaçant la cotisation par un impôt, donc en fiscalisant son financement. Ainsi que les ordonnances Juppé de 1996 qui, après l’instauration de la CSG, ont institué le vote par le Parlement d’une loi de financement de la Sécurité sociale et de l’Ondam (Objectif national des dépenses d’assurance maladie), dépossédant définitivement les travailleur·ses de sa gestion. C’est depuis cette date que, chaque année, est voté un PLFSS (Projet de loi de financement de la Sécurité sociale), et que le budget de la Sécu entre dans celui de la nation, ce qui signifie qu’il est pris en compte dans le calcul du déficit de la France gendarmé par le traité de Maastricht.

Pour une Sécurité sociale solide, élargie à de nouveaux droits

Tous les jours, nous entendons parler de « charges » alors qu’il s’agit de cotisations sur les salaires. Il y a une bataille sémantique à menet pour dénoncer, à travers ce qu’ils appellent des charges, le « coût » du travail. Notamment quand la majorité des députés LR, macronistes, centristes et du Rassemblement national proposent de rapprocher le salaire net du salaire brut en faisant croire aux salarié·es qu’ils vont pouvoir gagner le salaire brut en supprimant ce qu’ils appellent des charges et que nous appelons des cotisations sociales sans jamais poser la question de qui financera les cotisations sociales.

Oui, nous avons mille fois besoin d’une Sécurité sociale du xxie siècle, solide, élargie, bâtie pour durer, pour garantir aux jeunes d’aujourd’hui qu’ils et elles seront protégé·es aujourd’hui, demain et après-demain. Pour élargir la Sécurité sociale, il faudra y consacrer une part plus importante de la valeur ajoutée. C’est un nouveau choix de société que nous avons à faire. Et il faudra faire face à l’offensive du Medef de Patrick Martin et des députés de droite et d’extrême droite qui appellent aujourd’hui à supprimer encore davantage de cotisations sociales sur les salaires. Soyons nous-aussi à offensive, autant qu’eux peuvent l’être.

Une indispensable prise de conscience et un rapport de force à inverser

Oui, en 2025, il est possible de mettre en place une contribution additionnelle sur les revenus financiers des entreprises, qui permettrait de combler le déficit annoncé de la Sécu pour 2025. Oui il est possible de financer l’abrogation de la réforme de la retraite à 64 ans et revenir à 60 ans et 37,5 annuités. Oui il est possible d’indexer les pensions de retraite sur l’inflation et de les augmenter. Oui il est possible de supprimer la CSG sur les pensions de retraite. Oui il est nécessaire de remettre à plat les exonérations de cotisations patronales.

Sur les 211 milliards d’aides révélés par la commission sénatoriale d’enquête pilotée par Fabien Gay, plus de 80 milliards d’euros correspondent à ces exonérations de cotisations dont bénéficient aujourd’hui de grands groupes distribuant des milliards de dividendes. Pourtant, l’État les finance et, du coup, grève son budget. Chaque euro d’aide publique doit être estimé en fonction de son efficacité sociale, environnementale et économique.

C’est le combat que mène la CGT. C’est pour ça que la Sécurité sociale, ce n’est pas que la sécurité sociale. La Sécurité sociale, c’est un projet de société que nous défendons. Et pour être totalement fidèles à Amboise Croizat, encore aujourd’hui, il faut oser, innover et ouvrir de nouveaux droits financés par la plus-value et le travail. Et faire certains rappels aux Français : en 1945, le PCF est le premier parti de France, la CGT compte six millions de syndiqués ; aujourd’hui, si la Sécu est mise à mal, que l’hôpital public va mal, que l’âge de la retraite est repoussé, c’est peut-être parce que l’extrême droite, la droite et les macronistes pèsent plus de 60 % des voix et que la CGT ne compte que 700 000 syndiqué·es. Peut-être y a-t-il là un lien de cause à effet, et un « laisser-aller » de la part de beaucoup de salarié·es et de citoyen·nes.

• À lire impérativement : Sécurité Sociale : les mensonges, ça suffit ! brochure réalisée et publiée par l’Union syndicale des retraités de Paris.