À l’heure où les questions de sécurité saturent l’espace médiatique, les ouvrages factuels et documentés là-dessus ne sont pas légion. Ce qui laisse le champ libre à leur instrumentalisation par les forces politiques allant de l’extrême centre à l’extrême droite. La gauche évite trop souvent le sujet. Pourtant, dans une démocratie, le rôle dévolu à la police est déterminant. Le livre* de notre camarade Anthony Caillé, membre de la commission exécutive de l’Union départementale CGT de Paris et ancien enquêteur de police judiciaire à Paris, est salvateur. À l’appui de données chiffrées, il conteste l’affirmation d’une société qui serait de moins en moins sûre. Surtout, il conteste les choix politiques effectués depuis quarante ans qui ont mené à une crise de l’institution policière et ouvre des pistes de réforme pour une police réellement au service de toutes et de tous.
Le Travailleur parisien :Bonjour Anthony, peux-tu te présenter rapidement ?
Anthony Caillé : J’ai 48 ans. Je suis entré dans la police en 1998, enquêteur à la BRB (Brigade de répression du banditisme) depuis 2007, et je suis actuellement secrétaire général du Syndicat national CGT-Intérieur, qui est rattaché à l’Union fédérale des syndicats de l’État. Je suis également membre de la commission exécutive de l’UD de Paris.
Que dirais-tu de l’évolution de la police ces vingt-cinq dernières années ?
Les effectifs ont fondu comme neige au soleil puisqu’en vingt-cinq ans, on est passé de 140 000 policiers à 111 000, avec un transfert de responsabilités aux polices municipales et/ou à des boîtes de sécurité privées, ce qui pose un réel problème démocratique. Deuxième fait marquant : la suppression de la police de proximité par Nicolas Sarkozy en 2003 [la police de proximité est une doctrine d’emploi de la police nationale instaurée à partir de 1998 par le gouvernement de Lionel Jospin et globalement supprimée à partir de 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur du gouvernement Jean-Pierre Raffarin]. Avec cette fameuse phrase prononcée par celui qui dormait à la prison de la Santé il y a quelques semaines : « Les policiers ne sont pas là pour jouer avec des gamins. » C’est assez ironique.
La société est-elle devenue plus violente comme on l’entend souvent ?
Non. D’un point de vue factuel, elle l’est moins. C’est bien documenté par les chercheurs Christian Mouhanna et Sébastian Rocher, qui s’appuient sur un travail statistique rigoureux. Par exemple, le nombre d’homicides a largement diminué ces cinquante dernières années. Mais le sentiment d’insécurité a, lui, beaucoup progressé. C’est dû au matraquage des chaînes d’info en continu, au développement des réseaux sociaux, qui relaient de nombreuses fake news, et au sentiment d’insécurité économique qui, lui, est bien réel, avec la disparition ou l’affaiblissement de beaucoup de services publics. Des pans de la population se sentent à juste titre délaissés : dans les banlieues populaires, les zones rurales et périurbaines. Enfin, les attentats (le plan Vigipirate est en place depuis 1996 !), les dix lois sécuritaires validées par le Parlement en douze ans et les mesures d’exception pendant le Covid-19 ont renforcé ce sentiment d’insécurité. Mais il faut le marteler : la société est de plus en plus sûre d’un point de vue de la sécurité des biens et des personnes. Évidemment, sur le plan économique, les inégalités se sont creusées, ce qui renforce peur du lendemain et angoisse.
En 2025, la police est-elle toujours au service des citoyens ?
Sous l’Ancien régime, la police servait d’abord à maintenir les hiérarchies sociales et les privilèges. La grande rupture intervient à la Révolution de 1789 avec notamment cette affirmation dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « La force publique est instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. » D’ailleurs, on ne parle plus de police mais de force publique. Tout au long de l’histoire, la police est amenée à jouer un rôle soit répressif voire carrément de collaboration avec l’ennemi (la police de Vichy), soit d’outil au service des libertés et de l’égalité entre les citoyens. Soit la police est garante de la paix civile par des actions de prévention, le dialogue avec les citoyens, une visibilité bienveillante, soit elle est le bras armé de l’État. C’est un choix politique issu des rapports de force politiques. En 2025, et surtout depuis le passage de Sarkozy à l’Intérieur, on peut s’interroger. Aucun ministre de l’Intérieur n’a remis en place une police de proximité. On a même assisté à un véritable durcissement dans la répression des manifestations (lois Travail, « gilets jaunes », Sainte-Soline…). On a bel et bien affaire à un outil de répression au service du capital. D’ailleurs, nombreux sont les collègues qui s’interrogent sur leur mission et, à part les illuminés d’extrême droite, beaucoup doutent du rôle qui leur est assigné par le pouvoir politique actuel.
Dans le monde syndical, il existe une certaine défiance vis-à-vis de la police…
Oui, et il y a de quoi. Souvent, sur les piquets de grève, le premier réflexe du préfet est d’envoyer la police, la gendarmerie ou les CRS. On est là très clairement au service du patronat. Dans les manifestations, les agents, bien souvent, ne sont plus là pour assurer la sécurité des manifestations mais plutôt pour dissuader, voire faire peur. C’est un usage totalement dévoyé de ce que devrait être une police républicaine. Cependant, on ne peut juger l’institution dans son ensemble. Le responsable est bel et bien le pouvoir politique, qui instrumentalise les agents pour servir ses intérêts. Plus le capital est fragilisé, plus la répression est féroce. C’est d’ailleurs pour cela que le capital mise partout dans le monde sur des régimes autoritaires, pour que la police, voire l’armée, protège ses intérêts. Nos camarades doivent l’intégrer, tout comme notre ALS.
Quelles sont les propositions de la CGT Police et quelles sont les revendications des agents ?
Chez les collègues, la première des revendications concerne les conditions de travail. Les semaines peuvent parfois être de 60 à 70 heures, on fait 14,3 millions d’heures supplémentaires. Les collègues sont épuisés. On ne compte plus les arrêts maladie et les démissions (10 800 départs rien que pour l’année 2022). Derrière les discours de façade, les responsables politiques, depuis le début des années 2000, affaiblissent les possibilités d’agir de la police, en ne recrutant pas suffisamment et en imposant une politique du chiffre, qui impacte la rémunération des agents. Ils veulent des chiffres, au détriment du travail d’enquête et de renseignement. D’un côté, on n’a pas de discours assez dur contre les délinquants (de droit commun car, on l’a vu, pour la délinquance financière, le pouvoir politique est moins regardant) ; de l’autre, on considère, comme tout bon gouvernement libéral, que la police coûte trop cher, comme le reste des services publics. Ce qui a pour effet de laisser les élus locaux dans la panade face aux problèmes. Ces derniers n’ont d’autre choix que de renforcer les moyens de la police municipale ou d’investir dans la vidéosurveillance. Au bout du compte, cela pose un réel problème démocratique, et amène le contribuable à payer davantage d’impôts locaux.
La police de 2025 est-elle réellement gangrénée par l’extrême droite ou bien les réseaux sociaux donnent-ils une image déformée de la réalité ?
L’extrême droite a toujours été présente dans la police, mais faire des généralités serait une erreur. La grande majorité des policiers se sentent républicains et ont un profond sens de la justice. Mais ils sont confrontés quotidiennement aux difficultés sociales. Ça fatigue et donne un sentiment d’impuissance. Répondre par davantage de répression peut sembler adéquat, mais ça n’offre aucune perspective. Sans justice sociale, il y aura toujours des difficultés et des aigreurs chez les uns et les autres. À la CGT, on a une lecture de classe. Le jour où tous les collègues auront cette conscience de classe, le pouvoir politique au service du capital pourra être fébrile. Les collègues sont très respectueux des gouvernements, qu’ils estiment légitimes. Ils ne perçoivent pas toujours l’instrumentalisation dont ils font l’objet. L’immense majorité des collègues a toujours comme profonde motivation de défendre la veuve et l’orphelin, d’être « gardiens de la paix », mais et les injonctions de la hiérarchie les éloignent de ces missions.
D’après toi, la gauche et les forces progressistes s’emparent-elles suffisamment de ce sujet ?
Clairement non. Cette question a été abandonnée par la gauche depuis quarante ans, et quand certains s’y collent, ils se font traiter de réactionnaires. Le rôle de la police est toujours un marqueur de la bonne ou mauvaise santé démocratique d’un pays. De plus, la question de la sécurité ne peut pas être éludée. Il n’y a que les bourgeois qui ne souffrent ni d’insécurité économique ni d’insécurité tout court car ils peuvent s’offrir la sécurité. Il faut que la gauche soit audible sur ces questions. On ne peut pas laisser ce sujet à la droite et à l’extrême droite, car c’est un boulevard pour accéder au pouvoir. Et comme l’a dit Sophie Binet, il est minuit moins le quart. Voire moins une. Il faut donc prendre cette question à bras-le-corps. La CGT Police fait de nombreuses propositions. La première décision à prendre est de rétablir la police de proximité. Cela nécessite la création de 30 000 postes d’agents dans la fonction publique d’État. Or il y a 28 000 policiers municipaux. Il faut donc, après formation, les intégrer dans la fonction publique d’État. Il faut ensuite revoir la sélection et le contenu des concours d’entrée. Enfin, il faut modifier les missions : arrêter la politique du chiffre et du tout-répressif et revenir à la prévention et à la visibilité sur le terrain. À défaut, et en tenant des discours caricaturaux et simplistes, on laissera le terrain à des forces politiques qui ont pour projet de faire de la police un outil féroce de répression, d’attaque contres libertés collectives et individuelles (notamment syndicales) et de contrôle permanent de l’opinion.
* Anthony Caillé, Que peut la police ?, Éditions de l’Atelier, 140 pages, 18 €. Disponible à l’UD de Paris, où l’on peut aussi le commander.