De come-back en prolongations, vous avez encore la possibilité de voir l’excellente prestation de Nicolas Lambert dans un spectacle qu’il a lui-même écrit et mis en scène, sorte de documentaire théâtral sur l’Empire colonial français comme vous n’avez jamais pu le lire dans vos manuels scolaires d’histoire. Spectacle coup de poing, qui sait même être drôle, mais qui est surtout tellement révélateur.
A priori, le one-(wo)man-show – « seul en scène » en québécois, car les Québécois défendent davantage le français que les Français eux-mêmes – est un spectacle la plupart du temps comique. Celui de Nicolas Lambert y consent, mais en partie seulement, et son humour est féroce. Féroce comme l’histoire qu’il raconte, celle de l’Empire colonial français. Alors on rit de temps en temps, comme un soulagement.
Est-ce à cause de sa férocité que cette histoire est méconnue ? Pas complètement bien sûr, car on en sait les grandes lignes, mais si grandes et si larges qu’elles recouvrent et font disparaître ses détails. Raison pour laquelle Nicolas Lambert se donne pour mission de nous les faire découvrir ou de nous les rappeler, à nous, les descendants de l’un des deux plus grands – avec l’Angleterre – empires coloniaux du monde.
Captivant de bout en bout
Deux heures durant (c’est presque une gageure pour un seul en scène), le comédien, qui incarne une trentaine de personnages (à commencer par Marianne sur le divan du psychanalyste), nous tient en haleine sans qu’on voie le temps passer. Mais pour ce qui est du temps passé (à peine parfois, hier ou presque), il nous le fait voir. Et nos secrets de famille ne sont pas jolis. Cette vérité, qu’on ne nous apprend pas à l’école, elle claque sur la scène comme des coups de fouet. Pas besoin de mise en scène compliquée, le jeu de Nicolas Lambert, alternant ton confidentiel et exclamations, nous happe et nous rend incapables de discerner ce qui relève du texte ou de l’improvisation. Quelques accessoires et des éclairages judicieux font le reste.
Alors oui, on rit quand même quand il imite de Gaulle, Giscard, Mitterrand, Sarkozy ou Macron, mais c’est pour mieux faire tomber les masques et dénoncer la construction puis le démantèlement (pas moins horrifique) de cet Empire colonial dont des générations se devaient d’honorer la grandeur. Car l’horreur, c’est toujours chez les autres, jamais chez soi. Et le comédien atteint son double objectif : révéler la vérité et dénoncer le mensonge par omission.
Richement documenté
Attention, Nicolas Lambert n’adopte pas une simple posture. Ce qu’il raconte en scène est le fruit d’un minutieux travail de documentation, comme le ferait un historien ou un journaliste d’investigation. Pour savoir, il ne soulève pas le couvercle des poubelles mais pousse les bonnes portes, des Archives ou du Collège de France, et il braque pour nous sa lampe-torche sur les zones d’ombre de notre histoire, celles dont il n’est pas question dans les manuels scolaires. Il décortique également une partie ensoleillée qui ne dit pas grand-chose au plus grand nombre : que nous évoquent Faidherbe ou Gallieni à part des boulevards ou des avenues ? Et pourquoi parle-ton de « l’après-guerre » alors qu’elle n’a pas cessé : Indochine, Algérie, Syrie, Madagascar, Liban, Cameroun… Il est vrai qu’on dit « opérations extérieures », ou, encore mieux, « pacification » en Algérie, le mot « guerre » n’étant juridiquement autorisé que depuis 1999 !
Tout cela dans un récit virevoltant s’appuyant sur sa propre expérience, d’enfant d’abord en Picardie, puis de père de famille se penchant sur les devoirs de sa fille. Un récit que Nicolas Lambert a écrit, mis en scène, et qu’il interprète avec un talent certain. Preuve en est le succès de cette pièce, que le Théâtre de Belleville avait déjà programmée d’avril à juin 2025, puis en décembre, et qui va finalement bénéficier de cinq mois de prolongation. Auparavant, l’homme de théâtre avait déjà signé des spectacles du même type, notamment les trois volets de L’A-Démocratie.
Et pour en savoir encore davantage sur Nicolas Lambert et son spectacle, vous pouvez découvrir l’interview qu’il a accordée sur l’excellent site youtube.com/@PlaceAudin.
• La France, Empire. Un secret de famille national, de et avec Nicolas Lambert, Théâtre de Belleville, 16, passage Piver (à hauteur du 94, rue du Faubourg-du-Temple), Paris 11e, le samedi à 15 h 30, jusqu’au 23 mai 2026. Durée : 2 heures. Tarifs : 28 €, réduit 19 €, moins de 26 ans 12 €. Tél. 01 48 06 72 34.